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Livre de Ruth la Moabite  רות־המואביה
À Déborah, mon épouse, par  Albert Bensoussan

C’est l’histoire d’une femme dont le mari est mort sans lui avoir donné d’enfant.
Une veuve qui ne peut accepter un destin de stérilité. Une femme qui se sait mère et qui veut accomplir cette vocation, dans la fidélité à l’homme qui n’est plus. 

C’est un conte, légendaire d’allure, qui établit une filiation et une généalogie dont le point d’arrivée est David, roi d’Israël, bâtisseur de Jérusalem et père du Messie à venir — Mashiya’h ben David משיח־בן־דוד.

Trois personnages occupent le devant de la scène : Naomi נעמי (on ne sait pourquoi le français a opéré la métathèse Noémie), Rout רות (pourquoi ce u malsonnant en français ?) et Boaz בעז (nulle justification au redoublement du o en français).

Deux lieux se partagent l’histoire : Yehouda / la Judée / la ville de Bethléem et le pays de Moab, qui est ce royaume au-delà du Jourdain. Des deux femmes, l’une est moabite, l’autre est judéenne, comme Boaz qui appartient au clan — משפחה — d’Elimelekh אלימלך, feu le mari de Naomi. Et là-dessus le transfert, ce fameux nomadisme qui rythme tant de passages de l’épopée biblique. Naomi, suite à la famine (qui frappe Yehouda chaque fois qu’il se détourne de Dieu), était venue avec son mari résider dans les riches champs / sédé שדי de Moab ; avec leurs deux fils qui avaient pris femme, comme c’est naturel, dans ce pays d’exil ; puis le mari est mort, et ses deux fils sont morts, sans descendance : alors la femme de l’un s’en retourne chez elle, dans « la maison de sa mère », en Moab, tandis que l’autre, Rout, choisit de rester avec sa belle-mère — littéralement « elle colle à elle », dabqah-bah דבקה־בה, du verbe hidabeq = se coller — et d’aller avec elle dans ce pays qui lui est étranger mais qu’elle adopte, par une sorte, sinon de cordon, d’encordement ombilical : la Judée.

Et là se situe la phrase la plus forte du récit, et l’une des plus emblématiques du judaïsme : "Où tu iras, j’irai — telkhi elekh תלכי־אלך —, où tu dormiras je dormirai — talini aline תליני־אלין, de la racine linah  לינה = « nuitée » —, ton peuple sera mon peuple, ton Dieu sera mon Dieu", ajoutant pour finir, dans cet attachement total à cette femme qu’elle adopte pour mère : "Seule la mort me séparera de toi" car "où tu mourras je mourrai" — tamouti amout תמותי־אמות.

On notera, dans ces formules lapidaires, répétées tout du long, la totale identification de Rout à Naomi. Il s’agit d’un acte d’amour, hautement exemplaire et parabolique. Car seul l’amour est salvateur, c’est d’ailleurs pour cela que le livre de Rout est placé juste après le Cantique des cantiques, le plus grand poème d’amour de la Bible (et de tous les temps). Seul l’amour sauvera le monde, telle est la leçon de ce récit.

Mais ces moments des « Hagiographes », ces ketouvim, ont tous une dimension légendaire qui autorise une seconde lecture, et c’est ce qu’on appelle parabole ou fable — le mot fable ne signifiant étymologiquement rien d’autre que parole, davar.

Si l’on a lu le Cantique des cantiques, aussi bien du côté rabbinique, que chez les sages chrétiens, comme la quête de Dieu, l’aspiration amoureuse à la divinité, ici l’adhésion de Rout à sa belle-mère équivaut à une alliance avec  le judaïsme symbolisé par la « vieille » dame — zakaneti זקנתי, dit-elle, « je suis vieille », ce qui sous-entend qu’elle ne pourra plus porter d’enfant et assurer la pérennité de sa lignée. Elle en ressent une telle amertume que, de retour au pays, lorsqu’on la reconnaît et la nomme, elle répond : je ne suis plus Naomi —  la douce, c’est le sens de son nom, anagramme de naïm נעים = agréable, doux et gracieux —, appelez-moi Marah מרא, l’amère. On comprend mieux alors le mouvement de cœur de Rout. Et sa double expression « j’irai où tu iras, je dormirai où tu dormiras » — avec cette allusion lointaine et proche à la couche, celle de Naomi qui la berce comme un enfant, celle de Boaz qui la prendra dans ses bras et lui fera un enfant. Sentiment de compassion dépassée par une tout autre affirmation : « ton Dieu sera mon Dieu », qui est saut dans la foi. Cela ne peut être plus clair : nous avons là quelqu’un qui se convertit par amour.

C’est pourquoi Rout est devenue l’image emblématique de la conversion. Elle se rallie à un peuple — ‘amekh ‘ami עמך־עמי = « ton peuple mon peuple » — et à un Dieu — elohayikh elohay אלוהיך־אלהי = « ton Dieu mon Dieu ».

Mais cet amour, cette identification de la jeune veuve à la matrone, par cinq fois affirmée — le lieu, la couche, le peuple, le dieu, la mort — a un but, qui est la transmission, la filiation. Victor Hugo dans son célèbre poème « Booz endormi », confond très justement la descendance de Boaz et l’arbre de Jessé (Ichaï) :

Une race y montait comme une longue chaîne ;

Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.

Ici David, là le Messie. Rout est l’instrument de la divinité qui ne peut et ne veut laisser Elimelekh — son nom signifie « Mon Dieu roi » — et Naomi sans descendance. S’il est vrai qu’elle se présente comme une « étrangère » — nakhriyah נכריה , Rout est choisie, élue par la Providence qui dit à trois reprises qu’elle doit trouver et qu’elle a trouvé grâce à ses yeux » — ‘hén-bé’eynav חן־בעיניו — (II, versets 2, 10 et 13), aux yeux de Boaz, artisan de la descendance d’Israël. Cette grâce est chez elle le signe de l’élection, tout comme elle le sera chez Hanna (« la gracieuse » en hébreu) qui enfantera le prophète Samuel, cet enfant qu’elle donnera au service de la synagogue, et auquel la tradition attribue la rédaction du livre de Ruth. Et l’on notera que Rout donnera naissance à un enfant nommé ‘Oved עבד  — de Ovadia עובדיה = serviteur de Yah (Dieu). Qui donnera naissance à Ichaï ישי (le shine entre deux yod est comme un arbre de feu divin) qui donnera naissance à David דוד (dont les deux dalet, hiéroglyphe de porte, entourent le vav qui est lettre du tétragramme יהוה). David, roi d’Israël, fondateur de Jérusalem, qui abritera le Messie.

L’élection, appelons-la la voie de la Providence (qui écrit de toute éternité le destin de tout un chacun sur le livre de la vie), ne fait pas de l’individu un être « agi », au sens où l’entendaient les existentialistes. Il y a ici, chez ces personnages, une volonté qui signe leur libre arbitre. Ils n’agissent pas sous l’injonction divine, mais par un mouvement propre, qui entre, certes, dans le projet divin, mais sans que jamais l’individu cesse de s’appartenir.

Naomi part de son plein gré chercher des jours meilleurs en Moab et c’est de son plein gré qu’elle s’en retourne à Bethléem ; Rout, de son plein gré, choisit de se joindre à sa belle-mère, en adoptant son pays, son peuple, son dieu ; mieux encore, en arrivant à Bethléem au moment des moissons, c’est elle, et elle seule, qui décide d’aller ramasser les javelles : « Je voudrais aller dans les champs glaner des épis à la suite de celui qui me ferait bon accueil. » Elkha-na אלכה־נא, s’écrie-t-elle,« que j’aille, de grâce », mais la sonorité de l’expression traduit, par la répétition du son a (bouche ouverte), par ce « kha » raclé et ce « na » autoritaire, une volonté appuyée, disons même farouche. Rout entend tenir son destin entre ses mains et voit là, dans l’acte volontaire d’aller toute seule glaner les épis sur les terrains de Boaz, une décision riche de promesse, l’avance d’hoirie d’un avenir tout tracé, qui lui permettra d’assurer au clan sa descendance.

Notons que le texte dit, quand même, que c’est par hasard —  mikréah מקרה , le hasard se disant אקראי, akraye en hébreu — qu’elle se trouve glaner dans le champ de Boaz.  Le fameux débat, à la Renaissance, entre libre arbitre et déterminisme — Luis de Molina (le molinisme), au XVIIe siècle, proposera la conciliation des deux termes —, s’il est posé au moment de la rédaction des Ketouvim, laisse clairement entendre que l’être humain agit seul et est responsable de ses actes. C’est l’apport majeur du judaïsme, qui place toujours au premier plan la liberté : les Juifs sont tous héritiers de ces esclaves d’Égypte qui, si d’autres acceptèrent leurs chaînes, choisirent de suivre Moïse et de se libérer ainsi de l’esclavage. « Hier nous étions esclaves, aujourd’hui nous sommes des seigneurs, béné ‘horine בני־חורין», chante-t-on à Pessah. Dans les Mille et Une Nuits, on exaltera pareillement les « Calenders, fils de Roi », êtres éminemment libres.

Boaz appartient à la famille de Naomi. Rout étant veuve, adoptée par sa belle-mère qui en fait sa kalah כלה (en hébreu, signifie à la fois « fiancée » et « bru »), doit être « rachetée », en fonction de la loi du lévirat qui stipule qu’en cas de décès du mari, son frère peut épouser sa belle-sœur, ou sinon quelqu’un de la famille.

Et c’est ce qui se passe : Boaz réunit le conseil des sages, et face au refus du « racheteur » primordial, c’est lui, « l’homme béni de Dieu », le sage empli de bonté, de ‘hessed חסד — que Chouraqui traduit joliment par « chérissement » —, qui « rachètera » la veuve et assurera ainsi la pérennité de l’héritage par le biais de la filiation. Rout, qui a suivi sa belle-mère par amour, désignée comme « ta bru celle qui t’aime » — kalatekh asher-ahébatekh כלתך־אשר־אהבתך — devient ainsi, à l’égal de Rachel et de Léa, dûment mentionnées, la matriarche d’Israël. Dans son ventre est le fruit qui passera la promesse des blés, que Rout commence par glaner, avec la complicité généreuse de Boaz, avant de posséder, pour son fils et sa descendance, à travers son mari, tout le champ des javelles, et leur profusion, tout le territoire d’Israël, l’univers entier. Promesse inscrite dans le ciel par le croissant de lune que Victor Hugo, en même temps qu’il revendique la prolixe lignée d’Abraham — « comme des étoiles dans la nuit », kakokhavim balaïla ככוכבים־בלילה — illustre de l’une des plus belles images de la poésie française :

       Cette faucille d’or dans le champ des étoiles.

Et voilà pourquoi au solstice du printemps, quand est célébré Chavou’ot, sept semaines après Pessah, la moisson succède au temps de libération qui succédait au temps de l’esclavage. La fête où l’on récite les « Dix paroles » (ou Commandements) ‘assereth ha-diberot עשרת־הדברות est marquée par la lecture du livre de Ruth / Rout. Parce que c’est Rout, mère porteuse du prochain Messie qui accomplit la promesse divine proclamée au Sinaï. Rout, la goya, l’étrangère venue au judaïsme, fait pleinement partie de ce goy kaddosh גוי־קדוש, ce « peuple saint » (peuple élu) — et l’on notera que le mot « goy » en hébreu signifie seulement « nation » ou « peuple ». En vertu de son élection elle est la plus-que-juive, et elle seule, la première, incarne cette femme exemplaire que le judaïsme exalte au soir du Chabbat, l’Eshet ‘haïl אשת־חיל — le mot ‘haïl signifiant vaillance et vertu. Rout, la kalah de Naomi devient là l’archétype de la mère — ima אמה. De la mère d’Israël.

 

Albert Bensoussan