logo_transparent1.png

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bienvenue sur le site de l’association MORIAL

Notre objectif : sauvegarder et transmettre la mémoire culturelle et traditionnelle des Juifs d'Algérie. Vous pouvez nous adresser des témoignages vidéo et audio, des photos, des documents, des souvenirs, des récits, etc...  Notre adresse

 e-mail : morechet@morial.fr -  lescollecteursdememoire@morial.fr

L’ensemble de la base de données que nous constituons sera  régulièrement enrichie par ce travail continu de collecte auquel, nous espérons, vous participerez activement.  L'intégralité du site de Morial sera déposée au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (MAHJ) à Paris, pour une conservation pérenne .

Tlemcen, le kiosque à musique au centre ville
Médéa : rue Gambetta (1945)
Alger : rue d'Isly (1930)
Une oasis à Ouargla (Territoire du Sud algérien)
La Grande Poste d'Alger (Photo J.P. Stora)
Square Bresson
Lycée E.-F. GAUTIER D'ALGER
Service Alger - Bouzareah
Alger : le marché de la place de Chartres
MEDEA - Le Café de la Bourse
Guyotville - La Plage

 

Par Albert Bensoussan

C’est vrai, on nous dit qu’il ne faut pas regarder en arrière. Sous peine d’être pétrifié, entravé, paralysé et figéC’est l’avatar de la femme de Loth, inscrite dans la roche au-dessus de Sodome, et qu’on peut même prendre en photo.

Mais la Torah, qui est notre livre d’histoire — sainte ou pas — ne cesse de nous rapporter le nomadisme de ce peuple qui est devenu juif, définitivement, après la destruction du 2nd Temple. Et même du 1er. Avec toujours, malgré le mythe de Loth, ce regard en arrière dont la traduction psychologique s’appelle la nostalgie.

 Non pas le regard brûlé de la statue de sel, car nous avons fermé les yeux au moment du départ, mais ce regard renversé qui jamais ne se détache du paradis primordial.

Oui, en partant de là-bas, en laissant la clé sur la porte — d’où l’idée qu’elle pourra un jour se rouvrir —, les paupières ont tiré le rideau sur le regard. Et comme l’on dit, la vie a suivi son cours. Parfois, surtout la nuit, les yeux s’ouvraient sur l’autre rive : l’enfance, la jeunesse, l’harmonie, le bonheur. Et le rêve rebâtissait ma demeure.

Des voix me parvenaient : ma mère chantonnait toujours Ana Ghrib, célébrant en arabe le sort de l’étranger — le migrant, comme on dit aujourd’hui —, exaltant la nostalgie du pays perdu ; mon père, délaissant la berceuse qu’il me chantait, moi dans ses bras et plongeant en sommeil, n’en finissait jamais de psalmodier son Tehilim, assis sur notre véranda, se balançant en agitant l’éventail, et sa voix déroulait, et déroule toujours à mes oreilles, les vers ineffable de la poésie hébraïque dont le premier mot dit le bonheur : Ashrey haïch אשרי־האיש heureux l’homme…

L’homme qui marche, qui s’en va pour lui-même, comme Abraham — lekh-lekha לך־לך —, l’homme qui n’oublie rien parce que le sable colle à sa semelle. Et le voilà pétri de nostalgie. Car en disant לך־לך, on voit bien qu’on balbutie, que les deux mots sont absolument pareils, et que l’injonction "va", en se répétant, piétine. Abraham part et ne part pas. Celui qui a quitté la maison de son père y reste à jamais, quoi qu’en disent les pas de sa fuite. "Achille immobile à grands pas", ainsi Paul Valéry voyait-il le nomade dans son Cimetière marin, où le temps est une flèche "qui vibre, vole et qui ne vole pas". Non, rien n’est passé. Tout est passé.

Et moi, bientôt rendu au seuil de la "maison de la vie" où s’enfouit dans la terre toute mémoire, je dis : non, je ne suis jamais parti. Et l’édifice intégral de mon enfance, jailli tout d’un bloc, ressurgi tout du brut, impérial se dresse en défiant et la mer et les sables. Le sable du sablier.

La nostalgie a mauvaise réputation, car on dit qu’il est vain de regarder en arrière, que cela entrave l’action, paralyse le geste, gêne l’écoulement du temps, ralentit ou enraye l’histoire qui, comme l’on sait, avance comme un rouleau compresseur. Mais lorsqu’on arrive au terme de la course, lorsqu’on est à bout de souffle, lorsqu’on va naître à l’autre vie, alors ce qu’on appelle nostalgie entre à flots dans l’être tout entier, le roule dans ses vagues, le retourne dans ses flots. Le submerge sans suffocation. Le vomit sur le sable tel Jonas qui, le premier, m’a défini : Ivri anokhi עברי־אנכי « Je suis hébreu ». Et c’est le retour.

Qui fait écran au présent. Qui efface l’ardoise du temps qui passe.

Tout cela, ce lent préambule, pour dire que je n’adhère aucunement à la jolie phrase de mon ami le pieux en terre de Breizh — si mal nommée, malgré la canicule, car à tout jamais on y est privé de la chaleur du sein maternel —, une phrase qui, si elle le définit dans ses piétés et l’honore — où le rassure, car il est né devant le marché de Chartres à Alger —, me rejette dans mes privations et mon trou dans l’être : "Samedi, j’ai fait une bonne tephila", voilà cette phrase qui m’a tourmenté et tout déclenché. Qu’est-ce pour moi la tephila ?

 

J’avais à Alger deux ou trois lieux de prière : d’abord cette véranda où se balançait mon père dans sa piété sonore, puis le Grand-Temple de la rue Randon que nous fréquentions pour le Chabbat et les fêtes, et aussi la petite synagogue de la rue Sainte où nous allions pour entendre chanter Zabulon Sebban, le plus grand chantre de l’Algérie.

Voilà l’image en persistance rétinienne de ce que mes yeux ont vu jusqu’en 1961, même lorsque jeune professeur, quittant ma classe du lycée Bugeaud le samedi à 10 heures je remontais vers la rue Marengo et descendais jusqu’à la place du grand-rabbin Abraham Bloch où se dresse la grande synagogue inaugurée par l’empereur Napoléon III — l’impératrice Eugénie fit don du grand lustre que l’on voit ici, suspendu au-dessus de ma tête : mon père était heureux que je vienne le retrouver, malgré mes obligations professionnelles, et nous finissions dans les chants et la joie la prière de cha’harit.

Lekh besim’ha לך־בשמחה Va dans la joie, lançait le rabbin Chemoul.

L’après-midi, après l’immuable promenade chabbatique sur le boulevard Front-de-mer où nous ne nous lassions pas d’admirer la plus belle baie du monde, et tous ses beaux bateaux levant l’ancre, nous allions croquer les cacahuètes de seoudat chlichi à la synagogue de la rue Sainte, en écoutant le drash (dvar torah) de M. Cohen-Bacri, qui, sans être rabbin, avait lu le Talmud, et mouillait son regard en prononçant le mot "parvis" — le parvis du Temple —, ce mot qui n’a jamais quitté mon tympan ; après quoi le rabbin Achouche entrait en scène et claironnait l’entrée de Min’ha : Ouba letsyione goël… Viendra le sauveur de Sion !

Qui peut dire que ce regard que nous jetions sur la terre de promesse n’était pas le signe de la nostalgie ? Mon père aimait à réciter le psaume 137 : "Si je t’oublie Jérusalem, que ma droite m’oublie et ma langue se colle…

" La voix de chêne du rabbin était celle du berger rameutant son troupeau, et à tout jamais j’ai frémi, tout comme à l’issue, tandis que tous les bruits du marché de Chartres montaient à l’assaut des fenêtres, j’ai pleuré en affirmant que "Ta justice est juste à jamais et vraie Ta Torah" Tsidkatekha tsedek le’olam vetoratekha emet. Telle était ma foi, ainsi soutenue par les chants de mes synagogues et les prières de mon père qui, jusqu’à son dernier souffle, n’a cessé de me bénir — Yebarekhekha Ad.onaï veyishmerekha —, et, jusqu’au moment où mon corps le rejoindra et se joindra au corps de ma mère au tombeau du cimetière de Pantin, avenue des Tilleuls de Hollande, où il avait prévu de me loger pour l’éternité, je sentirai ses mains sur mon front balayant mes cheveux rebelles, oui ses mains, je les sens toujours.

Mais dans les synagogues hic et nunc, je ne sens plus rien. Alors je me retire dans mon logis d’exil — mon « trou juif », dirait Émile Ajar —, je reprends la Torah hébraïque qu’il m’a léguée et où sa main a tracé au crayon des signes, des jalons, des clins d’œil, et dans cette foi-là, dans ces voix-là effacées et persistantes à la fois, je revis en homme juif ma permanence hébraïque. Eh bien ! cette voie, je la nomme nostalgie.

Albert Bensoussan

אברהם־בן־שושן

 
 

Commentaires   

+2 # Cathie Fidler 28-07-2019 11:12
Remplaçons le sable par la neige, l'arabe par le yiddish, et nous autres ashkénazes dirons exactement la même chose, que nous soyons pieux ou pas. Cela, même si la nostalgie s'attache davantage aux êtres perdus qu'aux lieux eux-mêmes, dont le souvenir transmis peut être plus douloureux.
Merci, merci, de ce beau texte, si émouvant.
Répondre | Répondre en citant | Citer
0 # Auriel Guy Dahan 29-07-2019 21:45
Vous dites très justement que celui qui a quitté la maison de son père y reste à jamais. Ce regard respectueux tourné vers le passé, n'est-il pas aussi, d'une certaine manière, la préservation de la mémoire du père, de celui qui nous a précédé existentielleme nt , et de Celui qui nous enseigne de ne pas oublier: " Si je t'oublie Jerusalem..."
Merci pour ce très beau texte aussi émouvant que riche de sens.
Répondre | Répondre en citant | Citer

Ajouter un Commentaire

Code de sécurité
Rafraîchir

MORIAL - Association loi de 1901 - Le nom MORIAL est déposé à l'INPI © 2011 Tous droits réservés
Site réalisé Avec joomla Conception graphique et développement : Eric WEINSTEIN