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Tlemcen, le kiosque à musique au centre ville
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Alger : rue d'Isly (1930)
Une oasis à Ouargla (Territoire du Sud algérien)
La Grande Poste d'Alger (Photo J.P. Stora)
Square Bresson
Lycée E.-F. GAUTIER D'ALGER
Service Alger - Bouzareah
Alger : le marché de la place de Chartres
MEDEA - Le Café de la Bourse
Guyotville - La Plage

Par Albert Bensoussan

Mon père avait acquis à la librairie Serehen, place du Gouvernement, à Alger, le Choul’hane Aroukh abrégé du grand-rabbin Ernest Weill pour me l’offrir à ma Bar-Mitsva, et ce livre a survécu au naufrage de l’Algérie française et à mon nomadisme.

Je l’ouvre avant Rosh Hachana : que nous dit-il, par exemple, du Seder ? La table ici est primordiale puisque ce recueil de prescriptions ne signifie rien d’autre que "table dressée".

 Voilà pour notre bonheur : on mangera de la tête de bélier pour être parmi les premiers et le bouzelouf de maman me permettra sans doute quelques réussites ; et puis de la tête du poisson pour l’intelligence et la fécondité ; et le grand-rabbin Weill parle aussi de la pomme trempé dans le miel, et du motsi au sucre, et de tous ces symboles d’une année douce et féconde. Mais il ne dit rien, ce Strasbourgeois, de notre coutume algéroise d’aller quérir, rue de la Lyre, la douzaine de jujubes qui faisaient, à mes yeux, toute la gloire gourmande de la Tête de l’An. Le fruit du jujubier disparaît, on n’en trouve presque plus, de ces dattes rondes et moelleuses, avec un gros noyau au milieu. L’Éden peu à peu s’est dépeuplé pour laisser place au sable aride de l’exil...

Mais il dit aussi que, durant ces dix jour qui nous mènent à Kippour, si nous avons le moindre accès de colère ou de mauvaise humeur, patatras ! nous flanquons tout par terre : "Ce qui est plus important, c’est de conserver pendant ces jours-là un état d’esprit calme et confiant, et surtout d’éviter l’énervement et la colère, car la colère, condamnable en tout temps, serait une véritable profanation de cette fête solennelle."

En vérité, dit-il, la colère détruit le monde. Ou nous détruit. On se souviendra de Moïse dévalant le Sinaï avec ses tables authentiques où le feu de Dieu avait gravé les dix Paroles essentielles : Moïse en colère face à l’ignominieux veau d’or, jetant à terre ces tables et les brisant, puis remontant là-haut en tailler deux autres de ses propres mains, en écrivant sous la dictée. Cette colère sacrée le fit mourir aux portes de la Terre Promise, sans le bonheur d’entrer en Canaan.

En ce crépuscule d’automne à Alger, debout dans le petit bureau vitré qui occupait le côté droit de notre véranda, mon père, remettant en place mes mèches rebelles d’un geste habituel de sa main, tout de caresse et de tendresse, me coiffait du petit béret qui, chez nous, avait précédé la minuscule kipa. C’était heure de recueillement en cette veille de Rosh Hachana. Alors il ouvrait son Mah’zor en première page, et chantait d’une voix triste et monotone, A’hot ketana, "petite sœur". Tous deux debout dans l’enclos vitré sur notre véranda d’Alger, et coiffés d’un béret noir. Nous balançant de côté comme un chœur de pleureuses.

Pour moi qui, avais deux grandes sœurs, cette "petite sœur" restait mystérieuse, comme une personne dont on déplore l’absence, et que l’on pleure. Et je comprenais bien, par la voix grave de mon père et sa mine affligée, qu’il s’agissait d’un chant désolé et d’une affliction. Plus tard j’ai cherché à comprendre, à expliquer. Cette prière, comme souvent dans notre liturgie, est un poème composé dans les règles, avec rythme et rimes, en neuf strophes. L’ouverture se compose de trois vers s’achevant sur un refrain qui sera répété à la fin de chaque quatrain. La rime du refrain est toujours la même : teyah, avec ce h – signe du possessif = « à elle ». Ce teyah martelé pas moins de vingt fois sonnait à mes oreilles comme une derbouka assourdie. 

Et je pensais à nos musiciens experts en rythmes judéo-andalous, à Cheikh Raymond Leyris, maître du maalouf, à Lili Labassi (le papa de Robert Castel, mon vieux frère de radio Alger), maître du chaabi, ou à l’ineffable Sassi, roi de la Casbah et du Keter chabbatique au Grand-Temple du marché Randon ; ils savaient tout de cette science musicale, et pouvaient aisément pleurer, l’un avec son oud, l’autre avec son violon, le troisième avec cette voix de tsipour, mais sur… sur quoi, au fait ?

Nous y venons. Sur l’exil, bien sûr. L’exil juif, la Galout. Alors retournons à ce début si énigmatique d’A’hot ketana. Le poème décrit ce que fait ce personnage initial – bergère sans troupeau, cultivatrice à la vigne dévastée –, sa misère, ses insuffisances, ses malheurs, pour aboutir à une invocation – Dieu de grâce et guérisseur – et à un appel à la libération, à la délivrance. Car cette enfant se trouve au fond du gouffre, ici nommé bor, une fosse semblable à celle où fut précipité Daniel, que sa foi seule sauva de la mort. Ou au fond de ce ventre du poisson où se morfondit Jonas trois jours durant, en pénitence, et aussi en espoir de délivrance, ainsi que nous le lisons dans la Haftara de Min’ha à Kippour. Ce mot bor est image, et il est aussi, là encore, sonorité : le b – consonne occlusive sonore – dit bien la violence, la voyelle o dessine la rondeur de la fosse et l’encerclement de la victime, et le resh n’est que frémissement d’horreur. Il faut scander les mots, les mettre en bouche et bien articuler pour s’en approprier pleinement le sens. C’est cela aussi la prière : être pénétré par le son, la forme et le sens des mots, comme le conseille Isaïe, qui a toujours privilégié un cœur sincère et pur sur une prière rapide… et vaine.

Et donc cette petite sœur se trouve dans ce trou, qui est aussitôt déterminé : bebor galout, la fosse de l’exil. Et dans cette fosse, elle connaît un sort terrible, son âme se dissout, nafchah nite’het. Sur cette enfant pèse un mot très fort, répété, asséné huit fois à la rime, un mot rude et méchant, qui sonne comme une injure : veqilelotéyah – le mot qelalah signifiant malédiction. Le refrain demande donc "que cette année en finisse avec ses malédictions". Maudite, cette enfant, abandonnée dans son gouffre et son exil, est spoliée, ruinée, misérable et déchue.

Par qui ? Par ces étrangers, ces barbares – zarim – au milieu desquels elle habite. Pourtant elle implore, par ses prières et par ses chants, en lui tendant les bras, son « chéri » – dodah –, c’est-à-dire Lui, Dieu, qui saura entendre sa supplication, la délivrer, la ramener à … Sion. Et alors là, le poète emprunte l’un des plus beaux versets d’Isaïe : « Aplanissez, aplanissez ses chemins » – Solou solou. Oui, finalement la route est tracée devant celle que nous devinons être non pas fille d’Israël, mais la personnification d’Israël en exil. C’est d’elle que parle le Cantique des Cantiques, où les frères se lamentent, au dernier chapitre : "Nous avons une petite sœur, et voilà, ses seins n’ont pas poussé et qu’allons-nous faire lorsqu’on parlera d’elle", c’est-à-dire lorsque l’heure sera venue de la marier ? Que dira, où sera alors son dodah, son chéri ? Quel espoir pour elle, dont l’âme s’est flétrie, et le corps fané, ou pas encore mûri. Qui ne voit ici l’allégorie, dont ont tant usé les prophètes et les poètes juifs – ou les mystiques espagnols ? Et quand lui sera-til donné de monter sur les hauteurs pour humer enfin les parfums édéniques – ‘al haré bessamim –, expression qui clôt le Chir Hachirim ?

L’espoir, de même, jaillit à la fin de cette prière initiale de Rosh Hachana, où la malédiction est finalement remplacée par la bénédiction, et c’est le dernier mot : "Ta’hel chanah ouvir’hoteya", que l’année commence avec ses bénédictions !

On notera que cet appel à la bénédiction intervient à la fin de la neuvième strophe. Nous avons huit strophes pour les malédictions et la neuvième pour la bénédiction. Le cabaliste de Gérone, Abraham ben Itshak Gerondi, qui a écrit ce poème savait bien que 9 renferme la plénitude, car le 9 marque la fin du cycle des nombres à un chiffre. Et il savait aussi que 9 représente la guematria du mot Emet, la vérité, mais aussi la vie, comme le dit le Maharal de Prague de son Golem (qu’on efface de son front le aleph initial, et c’est la mort – met – de sa créature d’argile). Et nous savons enfin que 9 est le chiffre de la délivrance, celle de l’enfant qui naît au 9ème mois, mais aussi de la guéoulah, au contraire de la golah, qui ne s’en distingue que par ce jeu de mots, car la guematria de guéoulah - guimel, aleph, lamed, heh – aboutit bien au chiffre 9. Ce qui fait que ce poème traduirait le passage naturel, ou plutôt surnaturel, puisque le miracle est sollicité par la prière, du trou noir de la fosse, de l’exil, de la golah, au grand jour libéré de la guéoulah.

Alors, bien sûr, mon père souriait à la fin et claironnait le dernier mot du refrain avec une joie qui retroussait les crocs de sa moustache, qu’il frisait chaque matin en passant le fer sur la flamme. Il me pressait contre lui et sa main, à nouveau, démêlait mes mèches folles de rêveur. Oui, sa paume balayait mon béret et il me bénissait, comme il m’a toujours béni chaque jour de sa très longue vie, lui qui fut père et patriarche, et me donna ce prénom encombrant en mon jeune âge, Abraham, celui qui est sur les hauteurs, autrement dit tête en l’air. Mais mes hauteurs à moi ont toujours été ces nuages où s’égarait ma rêverie…

Au terme des yamim noraïm, le rabbin Chemoul, au Grand-Temple d’Alger, se tournait vers tous les contrits qui, au soir de Kippour, avaient peine à retrouver leur voix et leur voie dans leur vue brouillée et le dédale des rues nocturnes, et il disait à chacun de sa voix lasse et rocailleuse : Le’h besim’ha ! Va dans la joie. Déjà la migraine s’éclipsait, le ventre reprenait une enflure raisonnable, ma bouche s’arrondissait face aux effluves nocturnes, toutes narines déployées en quête de la profusion des senteurs.

L’automne, en vérité, était chez nous une explosion de bonheur. Et nos cœurs exultaient.

Albert Bensoussan

 

Commentaires   

0 # ariel carciente 09-09-2018 15:21
Splendide!! merci de nous faire revivre ce passe si beau et glorieux. Je souhaiterais en savoir plus. merci.
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