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PAUPHILET Bernard - Témoignage sur la préparation et l'exécution du débarquement du 8/11/1942

Le 11 août 2013 Monsieur Bernard Pauphilet, dernier Président de l’association "Libération Française du 8 novembre1942", adressait à Monsieur Lucien Gozlan une lettre dont nous mettons la copie ci-dessous.

Quelques jours plus tard Monsieur Bernard Pauphilet recevait à son domicile, rue Championnet à Paris, Messieurs Lucien Gozlan et Didier Nebot, Président de l’association MORIAL.

Il leur confia ses archives sur l’opération TORCH que Monsieur Lucien Gozlan détient toujours, en vue d’un projet de constitution d’une surface dans un musée de la résistance française.

Il indiqua à Messieurs Gozlan et Nebot que du fait de son attachement à un certain nombre de juifs ayant participé à l’opération TORCH, beaucoup de personnes s’imaginait qu’il était juif, ce qui ne le gênait absolument pas.



Compte rendu sur l'activité de Bernard PAUPHILET dans la préparation et l'exécution du débarquement ainsi que dans les évènements postérieurs, jusqu'à la date de l'exécution de l'Amiral DARLAN.
*******
(Rédigé en 1945 à l’Ecole Normale Supérieure, 45 rue d'Ulm)
 C'est vers le mois de juin 1941 que j'entrai dans l'organisation grâce à Mario FAIVRE qui me présenta au Capitaine PILLAFORT.
Des explications d'abord assez vagues qui me furent données au début, il ressortait que ce groupement clandestin était destiné principalement à neutraliser, par la force, les différentes commissions d'armistice se trouvant en Algérie.
 Cette action devait avoir lieu conjointement avec des opérations militaires, venant de l'extérieur, mais dont ni la nationalité ni les buts politiques ne m'étaient encore précisément définis.
 Quelques mois après, en Octobre, je fis la connaissance du Colonel LELONG avec lequel je parlais des questions intéressant le résistance en Algérie. Je m'aperçus qu'il semblait être parfaitement au courant des diverses organisations. D'ailleurs, uelques jours après, nous prenions rendez-vous pour dîner ensemble, et je fus extrêmement surpris de retrouver là PILLAFORT
 .La méfiance bien naturelle, que j'avais pu éprouver au début, se dissipa complètement lorsque je me rendis compte de la consistance et du sérieux de ce groupement.
 Il fut alors entendu que je grouperais autour de moi un certain nombre d'amis et de camarades destinés à former une sorte de milice secrète. A partir de ce moment là, mes rencontres avec PILLAFORT s'espacèrent puisque de toutes façons j'avais avec lui des moyens de contact nombreux en cas de besoin.
 Comme je connais assez peu de monde à Alger et que, d'autre part, les jeunes algérois ne semblaient pas décidés à entreprendre quoique ce soit d'un peu risqué, puisque au demeurant la plupart étaient satisfaits de l'état de choses actuelles, je n'arrivais à constituer qu'un groupe assez peu important d'une dizaine de camarades environ.
 Vers le mois de février 1942, je reçu d'une manière tout à fait irrégulière et sans en connaître la provenance, un certain nombre de tracts tapés à la machine avec mission de les recopier et de les diffuser.
 Ce fut vers la mois de juin 1942 que grâce à un camarade de l'école d'élèves officiers de la Marine Marchande, je pus recevoir plus régulièrement les numéros clandestins de Combat.
 Ce même camarade m'emmena un jour voir quelqu'un dont il ne m'avait pas dit le nom et je fus assez étonné de rencontrer Monsieur CAPITANT avec lequel j'étais en train de faire une thèse.
 Dans les mois qui suivirent, je restai en contacts étroits avec Monsieur CAPITANT puisque ces réunions ne pouvaient rien avoir de suspect. Je ne connaissais pas encore sa position réelle dans le mouvement de Combat; mais c'est par son intermédiaire que je recevais des exemplaires de "Combat" à diffuser. Grâce à l'organisation de ce groupement, qui devenait de Jusqu'à l'époque où je fus mis en rapport avec CAPITANT, j'avais pour but de chercher à partir pour rejoindre les Forces Françaises Libres. Malheureusement cette évasion semblait fort compliquée et surtout mal organisée.
 Vers le mois d'août, je fis la connaissance, avec PILLAFORT, de MARNAT puis d'Henri d'ASTIER. Leur ayant parlé de Combat, je m'apercus qu'ils n'étaient pas du tout au courant de ce qui s'y passait et surtout qu'ils ne s'occupaient absolument pas de la diffusion de ce journal clandestin.
Au mois de septembre 1942, je partis en France à titre tout à fait privé, mais cependant, à Paris, j'entrai en rapport avec certaines personnes, touchant de près les 13 organisations de résistance, qui me donnèrent quelques adresses, notamment à Marseille; je pensais, là encore, trouver un moyen de partir, mais quelques temps auparavant un convoi assez important de polonais ayant été arrêté au moment où il allait s'embarquer, il aurait été préférable d'attendre; malheureusement, je n'en avais pas la possibilité.
 De ce voyage en France, je retirai l'impression que l'organisation y était beaucoup mieux faite, que les liaisons avec l'extérieur y étaient mieux assurées et que, par conséquent, il y avait un énorme travail à faire en Afrique du Nord. Mais le seul élément qui rendait la chose compliquée était le manque d'hommes décidés.
De retour ici le 2 octobre, je revois PILLAFORT qui, au moment de mon départ au mois d'août, m'avait promis que s'il n'y avait rien, nous partirions vers le 15 octobre. Ayant revu d'ASTIER, je lui posai la question de savoir exactement dans quel sens et avec quel chef nous travaillions, étant donné que j'avais retiré de mon voyage en France la conviction que, dans la métropole, toute la résistance sous quelque forme que ce soit, se faisait sous le nom de de GAULLE. Assez inquiet de ce manque de direction précise, j'en parlai à CAPITANT qui constata alors avec moi qu'il y avait deux organisations totalement différentes et bien difficile à faire fusionner.
 Cependant, CAPITANT s'y emploie de son mieux et je m'offre à le seconder dans
cette tâche d'union. En fait, le groupe d'ASTIER veut faire venir en Afrique du Nord quelqu'un, qui n'est pas de GAULLE, mais dont la personnalité n'est pas encore fixée; il semble même que tout le monde ne soit pas d'accord sur la personne à choisir.
C'est à ce moment seulement que CAPITANT, se rendant compte du quasi monopole des organisations actives qu'avait le groupe d'ASTIER, me demande de constituer des troupes de choc. Je lui fais alors remarquer que la chose était très difficile étant donné que presque toutes les bonnes volontés sont déjà employées ailleurs; il faudrait, pour faire quelque chose, s'adresser à des gens moins sûrs et par conséquent courir des risques énormes. J'avais même essayé d'amener avec moi une fraction des compagnons de France, avec l'aide de SABATIER à cette époque chef du groupe de Bab-el-oued. Ce fut d'ailleurs une tentative sans succès, à quelques rares exceptions près.
Au point de vue politique, les tendances nettement monarchiques du groupe d'ASTIER ne semblent pas effrayer CAPITANT qui se fie aux accords d'union qu'il a pu avoir avec d'Astier directement.
Les réunions sont maintenant plus fréquentes car on sent l'imminence d'une opération dont la nature n'est pas encore fixée, on parle même d'une offensive allemande.
En définitive, je pouvais, aux environs du 5 novembre, compter sur un minimum de 10 à 12 camarades absolument sûrs, ayant tous une formation militaire et pour la plupart officiers de réserve.
Ce fut le 5 novembre que dans un rendez-vous au 26 de la rue Michelet, auquel assistait Henri d'ASTIER, la date du débarquement fut fixée pour le samedi suivant; je vais à ce moment trouver CAPITANT pour lui faire part de l'imminence du débarquement. Il ne semblait d'ailleurs pas tenu au courant de ce qui se passait dans le groupe, alors que depuis quelque temps les groupes d'ASTIER et COMBAT avaient fusionné et devaient se faire part de leurs projets et échanger leurs renseignements. A cette date là, j'étais encore incapable de préciser à CAPITANT la personnalité qui était attendue; nous savions simplement que ce débarquement devait se faire en grosse majorité sous la direction américaine. Je demande à CAPITANT si, malgré des différences aussi prononcées dans le but militaire et politique de ces organisations, je peux cependant apporter ma collaboration et celle de mes amis à cette opération. C'est avec son accord préalable que je pris part aux évènements qui suivirent.
Le lendemain, 6 novembre, au 26 rue Michelet, on me demande si je ne connais pas un radio; je leur présente mon camarade BRISSON qui est resté là-bas ensuite du 7 à midi jusqu'au 9.
Dans la journée du 7, les réunions furent fréquentes; d'abord à 11 heures avec d'ASTIER, MARNAT, ENSELME, BRINGARD, ESQUERRE, et le Colonel JOUSSE. C'est à ce moment là qu'on me fixe d'une manière précise la mission que j'aurai à remplir, c'est à dire que j'étais chargé du groupe d'El-Biar dans son ensemble. Vers deux heures et demie je vais au domicile du Capitaine BOUIN pour lui indiquer que sa mission serait à El-Biar et lui annonce mon intention d'aller faire une reconnaissance précise des lieux. BOUIN me déclare être fatigué et ne m'accompagne pas. La mission d'El-Biar devait auparavant être confiée au Capitaine BOUIN mais d'ASTIER, au dernier moment, a préféré m'en donner la responsabilité entière, le Capitaine BOUIN étant chargé d'un contrôle d'ensemble, assez imprécis d'ailleurs.
Je monte donc à El-Biar avec SABATIER et un autre camarade du nom de MASSOULARD, SABATIER se charge de la reconnaissance de la villa "Air Supérieur" tandis que moi-même je vais faire une reconnaissance détaillée des abords de la villa "des Oliviers". Je me rends compte qu'il est assez facile, en passant par le derrière de la villa, de pénétrer et de monter, sans être vu, jusqu'au bâtiment.
De leur côté, SABATIER et ARGUILLIERE n'ayant pu pénétrer dans la villa "Air Supérieur", n'avaient pu obtenir de renseignements très précis sur l'organisation des lieux. Mais, d'autre part, il y avait dans notre programme de reconnaissance, une certaine villa occupée par les commissions d'armistice où se trouvait un poste émetteur de radio. Cette villa avait retenu toute notre attention, mais son accès était très difficile et il aurait fallu pour la prendre de vive force, des effectifs plus nombreux et mieux dirigés. Cependant, j'envisageais la chose comme possible puisqu'on nous avait promis une centaine de recrues pour notre mission.
A dix-sept heures trente, nouvelle réunion au 26; je rends compte de ma reconnaissance; ma mission est précisée et mon ordre de mission me sera remis le soir même. La question des armes est toujours angoissante car jusqu'à présent on n'a rien reçu, même pas le nombre de spécimens qui auraient pu servir à faire notre instruction.
A 21 heures, nouvelle réunion au même endroit où se trouve un nombre de personnes absolument anormal et bien propre à attirer l'attention de la police, si, heureusement, les agents prévenus n'étaient en train de garder la porte de l'immeuble.
La réunion des chefs de groupe uniquement se transporte alors au 30 de la rue Michelet pour recevoir les ordres de mission et les brassards V.P. on ne nous a toujours pas distribué d'armes ce qui commence à devenir bien étrange.
Enfin, il paraît que nous allons les trouver dans les voitures au moment du départ. Le
Colonel JOUSSE, après avoir donné des conseils sur la manière de procéder, nous remet les ordres de mission ainsi établis :
19ème Région
Division Territoriale d'Alger
Place d'Alger
N° 808 Alger le 7 novembre 1942
Ordre de mission
En application du Plan de Protection de la Place d'Alger, le groupe de volontaires E.1. assurera la garde de la villa "des Oliviers" résidence du Général Commandant en Chef des Force en A.F.N.
Il relèvera le poste de garde dont la personnel rejoindra immédiatement son corps.
Le Général Commandant d'Armes délégué
de la place d'Alger
P.O le Major de Garnison
(Signé JOUSSE)
A 22 heures, j'avais rendez-vous en face de la brasserie Victor Hugo avec le Lieutenant DARIDAN qui, je l'ai appris plus tard, est du 2ème bureau et chargé spécialement de surveiller PILLAFORT et l'organisation.
C'est en grande part grâce à lui que les choses ont pu se passer aussi simplement.
Le Lieutenant DARIDAN m'emmène au garage MILLET où il me fait donner une voiture qui était ordinairement à l'usage des commissions d'Armistice et qui, par conséquent, avait le gros avantage de fonctionner à l'essence.
A 22 heures 15, je vais prendre SABATIER chez lui, je passe au garage LAVEYSSE pour lui donner quelques armes, en fait trois revolvers, et nous montons ensemble à El-Biar, il est à ce moment environ 22 heures 45. A El-Biar deux points de rassemblement avaient été fixés; à chacun d'eux devaient se trouver environ 50 hommes que m'avait promis ATIAS qui s'était chargé du recrutement et de la propagande dans cette partie de l'agglomération algéroise.
L'un des points de rendez-vous était un tunnel sous le boulevard Galliéni et l'autre se trouvait à El-Biar même.
Au premier de ces points, je déposai SABATIER qui devait y attendre l'arrivée de son groupe; en fait trois ou quatre hommes étaient déjà là.
Au deuxième point se trouvaient uniquement deux hommes, les autres ayant disparu, soit par peur, soit pour toute autre raison encore inconnue de moi.
Je renvoie de deuxième groupe pour rejoindre le premier, espérant cependant que d'autres reviendraient plus tard.
Noun nous efforcions de garder le silence absolu, il était bien évident que, de la rue, on pouvait avoir le sentiment qu'il se passait quelque chose d'anormal.
Enfin, vers 23 heures 45, on commence à nous distribuer des armes, mais ce ne sont pas hélas des mitraillettes et armes américaines perfectionnées dont on nous avait parlé depuis longtemps; ce sont, au contraire, de vieux fusils 1889-1900; heureusement les cartouches nous sont données à profusion.
Vers 0 heures 15, les voitures commencent à partir chargées d'armes; je suis dans l'une avec mes deux fidèles acolytes BURES et LUCAS. Dans l'autre, destinée à SABATIER, monte le Capitaine BOUIN. Chacune des voitures porte un petit carré de papier sur le pare-brise indiquant le groupe auquel elle est destinée. E1, E2 sont des voitures qui nous sont affectées;l'armement était prévu pour environ 70 hommes, puisqu'on m'en avait promis 100.
A partir de maintenant, SABATIER et moi agissons séparément, lui au commandement, supérieur de l'Air" et moi à la villa "des Oliviers" avec le groupe E1. Heureusement j'avais emmené avec moi trois de mes camarades et j'en pris deux autres en passant, sur le groupe E2, si bien qu'au total nous étions six à effectuer la mission qui m'était confiée, c’est-à-dire, relever le poste de garde et assurer nous-même la sécurité de la villa des Oliviers. Cet effectif trop faible pour faire impression par sa masse, je décidai donc de ma présenter seul au poste de garde. J'étais en uniforme d'Aspirant du 65ème R.A.A. Devant la porte se trouvait un sénégalais de faction sans arme, ainsi qu'une voiture avec un homme en civil auquel je demandais immédiatement ce qu'il faisait là. Sa seule réponse fut qu'il attendait quelqu'un d'assez important et que je comprendrai plus tard ce dont il s'agissait. Ces explications m'ont paru insuffisantes; je lui demandai de me montrer ses papiers d'où il ressortait qu'il appartenait au 2ème bureau car il avait tous les permis de circuler nécessaires. Cependant, je lui demandai de bien vouloir rester où il se trouvait et de ne pas chercher à s'enfuir. D'ailleurs, il m'a déclaré être au courant de ce que nous venions faire là et qu'il était inutile d'insister.
Je m'adresse alors à la sentinelle et lui demande d'appeler le chef de poste; ce dernier, un sénégalais, arrive dans l'état d'un homme que l'on vient visiblement de sortir du lit. Lui ayant fait confirmer qu'il était bien le chef de poste, je lui déclare qu'à partir de ce moment c'est moi qui commande, qu'il me fasse entrer et me présente ses hommes dans cinq minutes en tenue n°1. J'entre; le chef de poste ayant déclaré qu'il n'avait pas d'arme, je fais une inspection afin de confirmer ses dires qui se révèlent exacts. A ce moment là, je fais entrer mes camarades que je dispose à proximité de la villa de manière à ce qu'ils surveillent l'entrée, les invitant à me prévenir s'il se passait quelque chose d'anormal ou si on leur demandait quoi que ce soit.Ensuite, je replace une des sentinelles à la porte, comme auparavant. L'ensemble de ces manoeuvres a duré environ trois minutes.
Quelques temps après d'ailleurs , un homme en civil, venant à pied de la villa, se dirige vers la sortie; comme je lui demande son identité, il me déclare être le Colonel CHRETIEN et que sa voiture l'attendait à la porte. Comme j'avais le droit de le laisser passer, il sortit pour renvoyer sa voiture, puis retourna dans la villa.
A ce moment, la voiture de Monsieur MURPHY se présente à la porte; conformément aux ordres, je la laisse passer;puis vient le Général SEVEZ qui demande à entrer, je fais rester sa voiture à la porte et l'accompagne jusqu'à l'entrée de la villa, bien décidé d'ailleurs à ne pas le laisser ressortir s'il en manifestait l'envie, étant donné les instructions que j'avais reçues de ne laisser aller et venir que le Colonel CHRETIEN et le personnel du Consulat américain.
Un homme grand, en uniforme, étant sorti de la villa, s'avançait dans l'allée centrale,n'ayant pas le droit de dépasser la limite fixée par la voiture du Consulat d'Amérique. Cet homme ayant demandé ce que faisait là ce civil qui l'arrêtait, mon camarade m'envoya chercher; le dialogue suivant s'engagea entre lui et moi :
- " Qui êtes-vous? Que faites-vous?
- Je suis l'Aspirant PAUPHILET et j'ai des ordres pour ne laisser entrer ni sortir
personne.
- Je suis le Général JUIN. De qui avez-vous des ordres? "
Après quelques instants de réflexion, je lui répondis :
- "Je n'ai pas à vous en rendre compte, mon Général."
-
Sur cette réponse, il rentra dans la villa.
Tout est calme jusque vers deux heures du matin environ, heure à laquelle un des gendarmes d'El-Biar m'amène un individu vêtu d'un imperméable civil, sans coiffure, mais dans un costume marin. Cet individu de 50 ans environ, demande à voir l'Amiral DARLAN pour lui transmettre un message de l'Amiral MOREAU. Je lui demande bien entendu quel est ce message, ce qu'il refuse de me dire. L'ayant ensuite questionné sur la façon dont l'Amiral DARLAN pourrait savoir qu'il est porteur d'un message venant de l'Amiral MOREAU. Il me déclare ceci : "je dois dire à l'Amiral DARLAN de la part de l'Amiral MOREAU que la dernière fois qu'il a mangé du couscous avec lui, c'était à Marseille". Sur ce, je le fais rester dans le poste de garde et le confie à un sénégalais qui doit l'empêcher de bouger.
A trois heures du matin environ, Monsieur MURPHY me fait demander pour me transmettre une requête de l'Amiral DARLAN qui désire être transporté chez l'Amiral FENARD pour y finir la nuit. Monsieur MURPHY me propose de faire garder DARLAN là-bas comme il l'était à la villa des Oliviers. Mais n'ayant pas assez d'hommes à ma disposition, je refuse, pensant que l'Amiral pouvait très bien rester là où il était. Néanmoins, je déclare à Monsieur MURPHY que je vais descendre en ville pour demander à Monsieur d'ASTIER son avis sur le transfert et profiter de l'occasion pour lui rendre compte de la situation générale. Comme je sortais de la villa des Oliviers, la voiture du Consulat d'Amérique arrivait ramenant l'Amiral FENARD que l'on avait été chercher pour qu'il fasse pression sur l'Amiral DARLAN. Je continue à descendre jusqu'au 26 de la rue Michelet où je trouve installé un poste de radio, d'ASTIER et quelques autres. Ayant rendu compte de la situation et demandé du renfort, Monsieur RIGAUT décide de m'accompagner à la villa des Oliviers; je remonte donc avec lui; il engage une conversation à laquelle je ne participe pas, avec le Colonel CHRETIEN, puis avec le Général SEVEZ, après quoi il redescend.
Entre 4 et 5 heures du matin, j'eus l'occasion de parler avec l'Amiral FENARD qui était sorti pour se rendre compte de ce qui se passait en rade car on entendait le bruit sourd des canons, de marine, ce qui lui était visiblement désagréable. Il me déclara même qu'il espérait bien que la marine française ne s'amuserait pas à livrer combat car ce serait complètement idiot de, perdre des bateaux et des marins dans ce débarquement qui, par ailleurs, marchait bien. Je lui demandai des nouvelles de l'avance des Alliés il ne semblait pas en savoir beaucoup plus que moi et était très optimiste sur la suite des évènements.
Au cours de cette nuit, j'eus deux fois la visite du Capitaine BOUIN venant me demander si tout allait bien. Je lui demandai simplement des renforts pour le cas où une opposition, venant de l'extérieur ou de l'intérieur, se manifesterait.
Enfin vers 6 heures du matin, je reçus pour la première fois la visite d'un capitaine des gardes mobiles me disant qu'il venait délivrer le Général JUIN. Je manifestai alors la plus grande surprise étant donné que j'étais là moi-même pour assurer la garde du Général; et comme par ces temps troublés, on ne savait pas à qui on avait à faire, je ne le laissai pas entrer; aussi, surpris, il se retira ajoutant que décidément il n'y comprenait rien.
Malheureusement, quelques minutes plus tard, revenait un Commandant de gardes mobiles, accompagné d'officiers, qui me posa les mêmes questions auxquelles je faisait les mêmes réponses. Mais cette fois sans succès puisque je me trouvais rapidement entouré et menacé d'un grand nombre de revolvers qui se dirigeaient fort désagréablement sur ma personne. Répondant à leurs injonctions, je levai les bras et ils me désarmèrent. Je fis signe à Monsieur MURPHY et lui demandai d'intervenir, ou de partir lui-même et en tous cas de prévenir mes camarades. D'ailleurs je ne pense pas qu'il ait pu m'entendre étant donné qu'il n'était pas assez près et qu'on me mit rapidement la main sur la bouche. Heureusement deux de mes camarades seulement furent pris, les autres s'enfuirent par les jardins, sous la direction de MASSOULARD, avec lequel, on s'en souvient, j'avais, la veille, reconnu les différentes voies d'accès.
A ce moment là, nous sommes tous les trois prisonniers, enfermés dans le poste de garde, sous l'oeil ahuri des sénégalais qui ne cherchent même plus à comprendre.
Nous étions là depuis une demi-heure lorsque d'autres camarades arrivèrent sous la conduite du Capitaine BOUIN juste pour se faire faire prisonniers, car ils n'avaient pas été prévenus de ce qui m'arrivait.
Nous étions tous rassemblés dans le poste; un garde mobile nous demanda des renseignements, il avait l'air d'ailleurs plutôt sympathique. Il me déclara, entre autre choses,que c'était dans les casernes que nous aurions dû faire de la propagande, ce qui nous aurait évité de nous trouver en ce moment entre leurs mains; car en fait, ils avaient eux aussi horreur des allemands, mais qu'ayant reçu des ordres, ils les exécutaient.
Dans cet ensemble assez hétéroclite que nous formions, il y avait parmi les hommes
d'âge mûr, certains se démoralisaient presque totalement : l'un deux me fit promettre, s'il y avait un jugement, de déclarer qu'il n'était là qu'en passant, qu'il était venu en curieux, mais n'avait rien à faire avec les évènements auxquels il ne fallait pas le mêler. J'acquiesçai à ses désirs et m'efforçai par ailleurs de maintenir aussi haut que possible le moral général parmi mes camarades tout en semant la confusion dans l'esprit de nos gardiens, m'apitoyant par exemple sur le sort de ce pauvre père de famille qui ruinait ainsi sa carrière et compromettait sa situation par une soumission à des ordres visiblement inspirés par l'Allemagne.
Vers 8 heures du matin, nous fûmes en colonne par trois, transférés au Fort l'Empereur, escortés par les gardes mobiles avec leurs mousquetons chargés. Sur notre passage la population manifestait un étonnement hostile à notre égard, d'aucuns même allaient jusqu'à souhaiter que nous soyons fusillés. Arrivés là-bas, ils m'offrent de me tenir dans une salle à part, avec des officiers Alliés qui avaient déjà été faits prisonniers. Je refusai pour rester avec mes camarades. Nous étions environ une trentaine et je continuai le même travail pour maintenir le moral. Je m'occupai également du ravitaillement dont personne ne semblait se soucier et je mettais à profit les connaissances que j'avais pu garder parmi les sous-officiers du 411 D.A.T. qui avaient été sous mes ordres deux ans auparavant pour me faire introduire à la popote des officiers; je ramenai à mes camarades un nombre impressionnant de sandwiches, que je fis inscrire sur le compte du Commandant du Fort. Je dois reconnaître qu'à quelques exceptions près, personne ne semblait prendre la résistance de l'Armée au sérieux;
A 8 heures 20, on nous fit sortir en nous rendant notre liberté, ce qui occasionna quelques signes d'enthousiasme délirant entre certains alsaciens prisonniers avec moi et d'autres officiers du Fort; échappé de France et réfugié dans l'Armée, l'un deux déboutonna même sa vareuse pour nous montrer une énorme croix de Lorraine qu'il porte attachée autour du cou. Il semblait fort heureux de pouvoir la montrer impunément.
Quelques américains qui se trouvaient aux environs du Fort n'avaient pas compris qu'il fallait cesser le feu, et continuaient à tirailler, quelques fois même dans notre direction, ce qui nous força à nous abriter pendant quelques temps. A ce moment, une voiture arrive, pleine de plénipotentiaires, portant le drapeau blanc, qui vient constater la reddition du Fort.
En redescendant en ville, la surprise fut grande pour beaucoup d'apprendre qu'il n'était pas du tout question de l'arrivée de de GAULLE, mais qu'ils avaient été victimes d'une sorte d'escroquerie morale, car ils pensaient qu'en agissant comme ils l'avaient fait, ils retrouveraient des camarades de la France Libre.
Je passai au 26 de la rue Michelet, prendre des nouvelles des uns et des autres et de ce qui s'était passé dans d'autres sections; j'appris notamment la blessure du Capitaine PILLAFORT, qui devait entraîner sa mort quelques jours après.
L'agitation du débarquement étant passée, et la période de révolte contre les autorités considérée comme close, il fallut se préoccuper de l'avenir de nos hommes et surtout de ne pas décevoir les jeunes qui avaient fait confiance à leurs chefs et espéraient enfin pouvoir proclamer et afficher leurs opinions de toujours. En effet, il faut bien maintenant se rendre compte que cette véritable insurrection avait créé un état d'enthousiasme parmi le peuple où brillait tout à coup le plus pur esprit patriotique.
Aussi, dès le 9 novembre, sans tenir compte du pouvoir aux mains de DARLAN, je me préoccupais de grouper toutes les bonnes volontés, espérant que la présence des anglais nous permettrait de créer une armée nouvelle de volontaires qui se joindrait aux F.F.L. le plus rapidement possible. J'espérais pouvoir former immédiatement une sorte de commando,entraîné par les troupes anglaises similaires se trouvant dans la région, les cadres étant constitués principalement par les chefs de groupe de la nuit du 7 au 8. La formule de commando était évidemment celle qui correspondait le mieux aux circonstances puisqu'il fallait tenir compte premièrement de la fougue impatiente de nos troupes qui répugnaient à s'engager dans l' armée régulière, mal commandée et mal armée, à l'esprit maréchalesque et réfractaire à nos idées; deuxièmement du manque de formation militaire de la plupart et des meilleurs.
Ce deuxième élément aurait été un obstacle pour l'incorporation de nos groupes dans n'importe quelle arme sauf le commando pour lequel tout était à apprendre pour tout le monde; d'autre part, la tactique de ce nouveau corps faisant une large part à l'individualisme et au débrouillage, correspondait bien à l'état d'esprit des partisans.
On s'apercevra beaucoup plus tard, au moment de la constitution et de l'entraînement du "bataillon de choc", que cette idée du petit groupe de combat autonome fut celle que nos instructeurs anglais eurent le plus de peine à faire comprendre aux militaires français.
En vue de la réalisation de ces idées, j'utilisais mon bureau et mon personnel de la
répartition des carburants du 7 rue Charras, et ouvrais un véritable bureau de recrutement officieux. C'est ainsi que, rapidement, j'eus plus de demandes que je ne pouvais retourner, que pour ce faire mettre dehors si leur patron jugeait subversives leurs activités; d'autres avaient abandonné le lycée, l'administration ou leur famille et tous, dans le chaos général, ne connaissaient que la rue Charras. Cette officine avait rapidement une telle renommée que le Consulat des Etats-Unis lui-même, assailli de demandes d'engagements, avait pris l'initiative de me renvoyer les postulants.
Grâce à Monsieur GAVE et aux amis connus auparavant, j'établissais un fichier qui donnait les renseignements habituels : nom, prénom, date de naissance, profession, grade et spécialité militaire, permis de conduire, langues étrangères parlées, etc… Ces fiches devaient servir notamment à retrouver rapidement les amis au cas d'un nouveau "coup dur" dont l'éventualité n'était pas exclue, et même au dire de certains de nos chefs, toujours imminent.
Henri d'ASTIER était tenu au courant par moi de mes projets et des commencements de réalisation. A cette époque là, RIGAULT était chargé de l'intérieur et Henri d'ASTIER jouait plus ou moins officiellement le rôle de sous ministre. Vu sa position et son influence je comptais beaucoup sur lui pour donner à l'organisation naissante de la rue Charras une couverture officielle quelconque: chantiers de jeunesse, ou mieux force supplétive de police, ce qui aurait permis de rester sous le couvert de l'intérieur sans avoir rien de commun avec l'armée dont, comme je l'ai dit plus haut, nous avions tout lieu de nous écarter.
En fait, malgré de nombreuses visites au chef Van HECKE, la solution n'intervenait toujours pas et j'étais pressé de l'autre côté par l'impatience de mes camarades dont quelques uns n'avaient plus de quoi vivre.
Aux environs du 12 novembre, d'ASTIER me présenta au Colonel anglais ANSTRUTHER et à son adjoint le Major THOREANCE,H.L.I.(Highlander Light Infantery= commandos). La première entrevue eut lieu rue Charras et nos amis anglais avaient apporté avec eux une appréciable quantité d'explosifs, de grenades et de mitraillettes ainsi que des munitions. Le tout fut entreposé dans une pièce attenante à mon bureau et gardé par un parisien qui couchait sur place, n'ayant plus de domicile.

Ensuite, vers le 14 novembre, MARNAT, ami de d'ASTIER, fut envoyé par lui pour s'occuper également de ce recrutement, grâce à lui, nous trouvâmes une ferme au cap Matifou, chez Monsieur DEMANGEAT, qui voulut bien mettre à notre disposition une vaste grange-hangard dans laquelle nous pouvions loger 100 hommes.
Les anglais, auxquels j'avais exposé mes projets d'une force française de choc équipée par eux, admirent de me fournir personnellement des armes, des vivres, des vêtements et un équipement simplifié, sans que, en fait, le but ou le type même du corps à équiper soit bien précisé. C'est en vertu de ces accords que l'armement ci-dessous fut touché par moi, directement, sous les palans de l'"Océan Veteran".

Liste des armes à percevoir au "quai de Dakar" à Alger :
C.C. Ordonnance Depot :
Please supply the bearer with the following stocks in accordance with Ist Army orders.
Sten Guns 1000
9m/m ummo 800000
303 Rilles 500
303 S.A.A. 200000
Mills grenades 2000
13 novembre 1942 G.W.A. THOREANCE H.L.I.

Je ne mentionne que pour mémoire les innombrables difficultés matérielles que nous avons rencontrées tant pour le transport des hommes que pour celui de l'armement, les anglais nous ayant dit que pour cela il fallait nous débrouiller nous-mêmes.
J'avais confié le commandement du camp à SABATIER chef aux Compagnons de France, caporal-chef dans l'armée, je l'avais, de ma propre autorité promu au grade de capitaine qui correspondait aux fonctions qu'il avait occupées, à celles qui lui étaient destinées et aux rapports qu'il devait avoir avec les anglais installés à Alger Plage, non loin du camp. SABATIER était assisté de BURES et de LUCAS, que l'on connaît déjà, "promus" par moi caporaux-chefs,ce qui pouvait bien être admis par assimilation à leur grade d'élèves officiers de la Marine Marchande. Ces deux jeunes garçons se montrèrent tout à fait à la hauteur et furent des instructeurs très appréciés des anglais. Le Colonel ANSTRUTHER envoyait tous les jours deux officiers pour faire l'instruction sur les armes anglaises et les explosifs. Un champ de tir fut également installé.
Au début, tout au moins, le personnel du camp fut variable et tous ceux qui pouvaient y passaient trois jours, pour les "bleus", vingt quatre heures pour ceux qui avaient déjà une formation militaire.
Cette manière de procéder qui peut paraître curieuse quand on veut former une troupe militaire était cependant la seule possible puisque je n'avais pas de couverture officielle, ce qui écartait tout de même pas mal de monde, et surtout pas de moyens financiers pour payer les soldes. D'autre part, il ne faut pas oublier que l'hypothèse d'un nouveau coup de main n'était pas exclue et le but du camp était aussi de permettre la formation technique de notre "milice" de même que le bureau de la rue Charras pouvait permettre une mobilisation rapide.
Dès le 9 novembre, il était clair, en effet, que nous, gaullistes, avions été complètement floués dans cette opération, et nous étions bien décidés à ne pas nous laisser faire une autre fois. Mon rôle était donc, comme avant le 8 novembre, de faire profiter Combat des avantages d'une organisation matérielle qui n'en dépendait pas; c'est ainsi notamment qu'un dimanche Monsieur FRADIN et cinquante membres de Combat sont venus faire du tir à Matifou. D'ailleurs, cette organisation ne passait pas inaperçue et , malgré les excellents rapports que j'entretenais avec ACHIARY, chef de la B.S.T. le service de renseignements du Colonel CHRETIEN était à peu près au courant et DARLAN commençait même à s'inquiéter sérieusement.
Notre situation personnelle et notre groupe armé était toujours illégale et révolutionnaire, quand, vers le 17 novembre, le chef Van HECKE me fit appeler et me demanda si je n'avais pas la possibilité de fournir des armes et de les faire envoyer immédiatement aux chantiers de jeunesse de Sbeïtla commandés par à cette époque par le chef MARQUERON.
Actuellement, il paraît à peu près inconcevable que les chantiers de jeunesse, à 700
kilomètres d'Alger, aient dû, par l'intermédiaire de leur commandant en chef, faire appel à un aspirant de réserve pour avoir les armes modernes qui leur permettraient de résister à l'infiltration allemande. En effet, à cette époque là, je pense que nous étions les seuls à posséder l'armement allié, bien avant que la loi prêt-bail ne fut applicable en Afrique du Nord.
Il fut donc convenu que j'enverrai environ 500 mitraillettes Sten et 200 fusils à Sbeïtla. Mais les chantiers de jeunesse se déclarant incapables de fournir ni les camions ni l'escorte nécessaires à cet envoi, il fut décidé que le groupe de Matifou se chargerait de tout, d'accord avec les anglais. Après m'être procuré, au moyen de réquisitions irrégulières, les véhicules qui nous manquaient, je constituai un détachement de 12 hommes et de 3 véhicules commandé par le sous-Lieutenant GOEAU-BRISSONIERE.
Tout ceci semble extrêmement simple et d'une exécution facile, mais au risque de me répéter, je tiens encore à insister sur les difficultés que nous rencontrâmes pour nous procurer ces véhicules, puis pour les faire fonctionner. Nous n'hésitâmes pas à employer tous les moyens, faux-papiers, chantage et intimidation pour avoir nos camionnettes.
Mais ceci n'était que le commencement de nos ennuis car presque tous les moyens de transport routier au mois de novembre 1942, en Afrique du Nord utilisaient l'alcool comme carburant et il fallut adapter les moteurs pour la marche à essence, ceci avec de tous jeunes mécaniciens, adroits et plein de bonne volonté, mais auxquels il manquait les ressources d'un parc de réparation automobile. Le marché civil ne put nous fournir les pièces nécessaires que grâce à l'ingéniosité de chacun. Jamais je n'ai vu une telle entente, un tel esprit d'équipe dans un groupe d'hommes; chacun mettait au service de la communauté tout ce qu'il avait et n'hésitait pas à se compromettre, lui, ses amis et ses relations pour arriver enfin à quelque
chose de grand, pour aboutir à la réalisation d'un but commun : Créer.
Le convoi enfin équipé, il fut possible, grâce à nos alliés anglais, de donner à son chef l'argent nécessaire aux frais du voyage, au moins jusqu'à Constantine où GOEAUBRISSONIERE devait prendre des ordres à l'Etat -Major du Général KOELTZ qui lui indiquerait sa destination finale et la route à prendre. Tout était parfaitement organisé et partout les services du contrôle routier avaient reçu l'ordre de laisser passer ce convoi. Il ne restait donc plus qu'à souhaiter que nos pauvres camionnettes réparées et branlante tiennent le coup jusqu'au bout. En fait, ce ne fut pas exact, car le jour du départ, n'ayant pas les nouvelles téléphoniques que le convoi devait me donner périodiquement, je partis à sa recherche et le trouvai en panne dans la côte de Ménerville. Une des voitures avait calé dans la montée, puis ses freins ayant lâché, était allée dans le fossé. Heureusement, le chauffeur eut la présence d'esprit de rester au volant et de diriger son véhicule qu'il ne pouvait plus arrêter, du côté opposé au ravin, ce qui est assez courageux, étant donné la nature du chargement.
A Ménerville où nous passions pour canadiens, nous réquisitionnâmes une autre camionnette en remplacement de celle, hors d'usage, que nous laissions à la mairie.
Arrivé à Constantine, le convoi, au lieu d'être envoyé aux Chantiers de Sbeïtla, fut récupéré par le "Spécial Détachement" britannique qui l'amena dans la région de Souk El Khemis. Les hommes furent également alors incorporés dans ce "Spécial Detachment" (S.P.), sorte de groupe de combat dont les membres pouvaient opérer isolément ou en formation, en civil ou en uniforme, pour l'accomplissement de patrouilles entre les lignes ou pour rechercher le renseignement et opérer des destructions derrière les lignes ennemies.
Ici, je pense qu'il convient de parler du souci que j'ai toujours eu, pendant le temps que je la contrôlais, de conserver à cette formation son caractère spécialement français. C'est ainsi que pour nous distinguer des troupes anglaises, je décidai que nous porterions un rectangle tricolore de la taille d'une boite d'allumettes, cousu sur le bras gauche à une distance égale à la longueur de 3 boites d'allumettes, sous l'épaule. Cet insigne qui sera par la suite adopté par le corps franc d'Afrique, fut crée au moment du départ du convoi GOEAU-BRISSONIERE.
Je pensais que ce premier convoi, qui montrait notre efficacité et qui était la preuve d'une intégration possible dans les chantiers de jeunesse, nous vaudrait au moins la
reconnaissance officielle. Il n'en fut rien et nous attendîmes, en continuant comme ,par le passé, notre entraînement, que soit créée une organisation stable et légale.
Vers le 22 novembre, je fus présenté au Général de GOISLARD de MONSABERT qui devait prendre le commandement d'un corps spécial, genre commando, mais ni le nom, ni la composition n'étaient encore bien précisés. Au cours de notre première entrevue, à mon bureau 7 rue Charras, j'exposais au Général ce que j'avais fait jusqu'à présent et quelles étaient mes idées sur l'avenir. Il me parut être, en principe, d'accord, bien que le but politique de tout cela, à savoir la fusion avec les F.F.L., seules capables de prendre les armes contre l'Allemagne en toute liberté d'esprit, soit resté imprécis. Puis, nous allâmes au camp de Matifou faire l'inspection et présenter les engagés de la première heure au Général. Il fut alors décidé
que le dimanche suivant, nous partirions pour la Tunisie. Le Général emmènerait son aide de camp, le Capitaine de BOISHERAULT, le Colonel FLIPO son adjoint et moi-même.
Nous arrivâmes le deuxième jour à SouK El Khemis où nous eûmes quelque peine à découvrir le camp S.D. qui se trouvait à quelques kilomètres de là, installé dans les bâtiments de la mine de Bir-El-Hallouf, non loin des premières lignes.
Là, nous retrouvâmes des amis connus auparavant à Alger : le Colonel ANSTRUTHER et son adjoint le Major THOREANCE, Monsieur SRINGS, vice-Consul des Etats-Unis à Tunis et directeur politique et financier du S.D.; son adjoint BONFANTI, lieutenant ayant quitté Tunis à la dernière minute après y avoir fait de la résistance au régime de Vichy, les lieutenants BUCQUET et ARGUILLIERE partis de Matifou avec les anglais comme officiers de liaison, peu de temps avant le convoi GOEAU-BRISSONNIERE. Comme troupe, le détachement du S.D.était composé d'une trentaine d'hommes comprenant non seulement ceux venus de Matifou,mais aussi des échappés des zones occupées de Tunisie, avec comme chefs, les lieutenants RAGUENAU et GOEAU-BRISSONNIERE.
Le soir même de son arrivée, le Général les passa en revue et fut assez surpris, en interrogeant les hommes sur leurs origines de constater que la majorité avait été en prison pendant un nombre varié de mois pour "gaullisme", distribution de tracts ou propagande "subversive" : c'était magnifique.
L'objet de cette entrevue était de déterminer l'articulation du S.D. avec le futur corps franc d'Afrique et surtout de régler du point de vue français la situation de ces "militaires" qui s'étaient volontairement mobilisés et qui se trouvaient dans une situation fausse à tous points de vue. Il fut entendu que tous seraient pris en compte par la corps franc et détachés au S.D. qui assurerait leur entretien et le paiement des soldes. Par la suite, cette solution qui semblait simple rencontra des difficultés car les anglais avaient accepté mes nominations et tels qui n'étaient officiellement qu'aspirants avaient là-bas rangs et prérogatives de lieutenants. D'autre part, toujours le même esprit qu'à Matifou animait ces hommes qui ne voulaient à aucun prix retomber sous la coupe de l'armée régulière avec les mesquineries de son intendance.
Au retour nous nous arrêtâmes à Sétif où le Général rencontra le Brigadier Général CLARK de la première armée britannique. J'assistais à l'entretien qui fut simplement une prise de contact et l'occasion pour le Général de MONTSABERT de se renseigner sur le commandement allié avec lequel il aurait à se mettre en liaison, et sur la possibilité de s'approvisionner en matériel.
On nous dit rapidement que nous ne pouvons pas compter sur une aide anglaise pour tout ce qui concernait les moyens de transport déjà insuffisant pour l'armée britannique seule.
La question de l'armement léger individuel et l'équipement approprié ainsi que celle de l'habillement semblaient plus facile à résoudre dans un bref délai.
C'est ici que l'on peut véritablement placer la naissance du Corps Franc d'Afrique.
Pour commencer, par une question de détail, certes, mais révélatrice d'un état d'esprit, il faut savoir que le Général GIRAUD obligea le Corps Franc à s'habiller avec la tenue traditionnelle française, ce qui choqua beaucoup les jeunes pour qui, malgré tout, le désir de ne pas être tout le monde avait une certaine valeur. Il était cependant bien évident que l'Armée Française aurait par la suite besoin de l'habillement allié; d'ailleurs, le mesure fur rapportée plus tard au moment où le Corps Franc fut engagé aux côtés de la Première Armée.
A Matifou aussi, le régime anglais du beurre, des biscuits et du thé cessa pour faire place à la roulante et aux lentilles. Cela eut un gros effet sur le moral des recrues de la première heure, et même des autres qui ne s'attendaient pas à cela. D'autre part, les restrictions de recrutement apportées au Corps Franc amenèrent dès le début, des erreurs dans les nominations et on fit venir, pour commander le camp, des officiers ayant largement dépassé l'âge de la retraite.
D'une manière générale, il faut reconnaître que, contrairement à ce que nous souhaitions,le Corps Franc ne fut pas la constitution de ce que mes camarades et moi avions projeté. En effet, le Corps Franc fut autorisé à recruter, en dehors des hommes mobilisés et en dehors des corps de troupe; cette limitation rendait difficile l'encadrement en obligeant à faire appel à des officiers ayant dépassé la limite d'âge ou aux engagés, primitivement requis civils. D'autre part, le Général de Brigade de MONTSABERT voulait avoir des effectifs dignes de lui et les engager rapidement sur le front, alors que nous voulions un corps nouveau, peu nombreux, bien entraîné et aux cadres jeunes, auxquels nous avions gardé l'esprit révolutionnaire, de lutte contre l'occupation sous toutes ses formes.
Le Corps Franc rencontrait, un peu partout, dans les hautes sphères dirigeantes, une hostilité sourde et, n'ayant pu empêcher sa création, entravait délibérément sa formation en ne lui laissant comme recrutement possible que des éléments de qualité inférieure. Seules les unités du début, comme la première compagnie avec le courageux et glorieux sous-Lieutenant TILLY, un des membres de la résistance à Alger, avaient l'esprit et la tenue que nous voulions.
Ainsi donc, le Corps Franc n'était pas ce commando rêvé qui nous avait tous passionnés, mais simplement une unité légère, un bataillon de chasseurs, avec des éléments emboîtés les uns dans les autres, qui le destinaient aux manoeuvres d'ensemble du type le plus classique.
Notre rêve d'une guerre ressemblant à la révolte, d'une guerre de "gangster" était irréalisable. Je conseillais alors à mes camarades, marins, artilleurs ou conducteurs de char, de rester dans leur arme où leurs connaissances techniques seraient plus utiles.

Relu et corrigé le 19 juillet 2002 conforme à l’original B.Pauphilet

Attestation prouvant que B.Pauphilet est employé par la direction des carburants et qu’il est le porteur du bon de livraison d’armes écrit au dos d’ un papier de récupération (PJ2)

 

 

Commentaires (1)

 

 

1. gozlan lucien Mer 03 Oct 2012
Monsieur PAUPHILET bonjour,
Je vous remercie infiniment d avoir eu l amabilite de confier au site de Moriel Israel ces beaux temoignages sur votre engagement personnel dans la resistance contre l Allememagne nazie et le pouvoir collaborationiste du Gouvernement de PETAIN.
Dans un devoir de memoire, nous allons essayer de raconter la veritable histoire de votre engagement personnel dans la nuit du 8 novembre 1942 dans l Operation TORCH, et de votre mission pour investir la Villa des Oliviers a El Biar sur les hauteurs d Alger, afin de neutraliser le Commandant en chef des forces terrestres en AFN le general JUIN ainsi que le dauphin du Marechal PETAIN, l Amiral DARLAN.
Honneurs a votre courage au depend de votre propre vie.

 

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