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Par Paul FENTON

Arba’ah Gevi’im, Livorno 1840

Le cycle des lectures hebdomadaires de la Tora que nous parcourons en ce moment dans nos synagogues était marqué jadis dans certaines communautés juives en Algérie par une magnifique coutume propre à la tradition judéo-arabe, qui par sa valeur culturelle et pédagogique mérite d’être rappelée.

 

Si la coutume dont il sera question est déjà présente dans un des premiers rituels propres aux Juifs d’Algérie, tout porte à croire que son origine est bien plus ancienne que ces premières traces écrites.

Il s’agit du recueil Arba‘ah Gevi‘im ("Les quatre calices"), imprimé pour la communauté d’Alger à Livourne en 1840, car à cette époque il n’existait pas encore d’imprimerie hébraïque dans toute l’Afrique du Nord.

Le titre fait allusion aux quatre calices amygdaloïdes du candélabre en or qui figurait dans le sanctuaire du désert (Ex. 37, 19). Il me semble que ce titre pourrait faire allusion aux quatre péricopes (parchiyot) formant le cycle liturgique en question, dont chacun marque un moment capital dans la vocation du peuple hébreu:

1) wa-ye’hi (Gen. 49, 1-29) les bénédictions de Jacob

2) chemot (Ex. 3, 1-15), le buisson ardent et l’annonce de la rédemption

3) bechala’h (Ex. 15, 1-19), le chant de la mer rouge célébrant la délivrance d’Israël

(4) et yithro (Ex. 20, 1-17), les dix commandements – la quintessence de la Tora.

Rappelons aussi que par la lumière qu’il diffuse, le candélabre symbolise également l’éducation, ’hinnukh en hébreu, de la même racine que ’hanukkah.

En fait, le Arba‘ah Gevi‘im consiste essentiellement en la traduction araméenne et arabe de ces quatre sections, même s’il comporte également d’autres textes liturgiques, comme certaines haftarot dont l’importance particulière fait que leur lecture publique était accompagnée d’une traduction arabe.

Or, selon les informations fournies par mon ami Joseph Sellam, président de la communauté séfarade de Strasbourg, natif de Ghardaïa, dans les communautés juives de la région du Mzab ce cycle donnait lieu à une pratique très attachante.

A Ghardaïa, Touggourt, Laghouat, Aflou et Djelfa, restées fidèles aux antiques traditions judéo-arabes, on avait l’habitude, une semaine avant la lecture de chacune des ces parachiyot, de procéder à la synagogue à une vente aux enchères de la ‘aliyah concernée.

Ce fut surtout les pères de garçons qui rivalisaient énergiquement pour l’achat de la montée. L’heureux papa qui emportait l’honneur, confiait ensuite sa lecture à un fils en bas âge. Désormais, il appartenait à ce dernier de préparer – le plus souvent par cœur – la récitation aussi bien de la traduction araméenne – dite targoum, que celle de la traduction arabe, dite char’h, qui accompagnaient successivement, verset par verset, la lecture canonique en hébreu, interprétée par le ’hazzan. En plus, l’enfant devait entonner les traductions sur l’air de la cantillation traditionnelle.

Le garçonnet travaillait assidument pendant toute une semaine afin de consigner parfaitement le texte en mémoire sans commettre la moindre faute. Sa seule récompense était l’honneur de s’acquitter triomphalement de l’épreuve à la satisfaction générale de l’assistance. Mais il y avait en fait une bien meilleure récompense, celle de l’apprentissage et de la transmission dont la portée pédagogique ne s’est pas démentie.

En effet, à soixante ans d’écart, devant mon microphone Joseph Sellam a pu me réciter par cœur la traduction arabe du passage du buisson ardent apprise à l’âge de 5 ans !

En plus de la spontanéité inaltérée de sa mémoire, je pus admirer l’élégance et la préciosité de l’arabe qu’il débitait. Comme ce n’était pas de l’arabe dialectal, je cherchai en vain les paroles dans les traductions maghrébines des parchiyot, comme le Or Ne’erab, imprimée elle aussi à Livourne à l’usage des Juifs d’Afrique du Nord.

Je finis par trouver. Quelle ne fut pas ma stupéfaction de découvrir que le passage récité était en fait conforme à la traduction arabe de la Bible réalisée à Bagdad il y a plus de mille ans par Sa’adya Ga’on (882-942), chef de l’école talmudique de Soura et une des plus hautes autorités spirituelles et scientifiques de l’époque des Ge’onim.

Cette découverte me laissa rêveur; à penser que ces enfants d’Israël lui étaient restés fidèles en perpétuant de génération en génération une tradition vieille d’un millénaire qui ne se tut qu’avec l’exode des Juifs d’Algérie et la fin de la culture judéo-arabe.

Paul Fenton