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Les miracles, pour lesquels nous remercions l’Éternel en chantant ce verset tant célébré, ont éclairé nos temps de guerre : 
Sherassa nissim laavoteynou bayamim hahem bazemane hazeh    שעשה־ניסים־לאבותינו־בימים־ההם־בזמן־הזה

"Miracles que Tu as faits pour nos pères en ces jours à cette époque". Phrase énigmatique qui ne désigne ni ce temps ni ces jours, et par là-même s’inscrit dans une intemporalité qui, au-delà d’un fait historique précis − la révolte des Hasmonéens et de la famille des Maccabées contre l’ennemi grec (les Séleucides de Syrie) deux siècles avant notre ère −, entend donner à cette histoire une portée atemporelle, générale, universelle et permanente.

 

C’est pourquoi le miracle sera de tous les instants, et nous répéterons cette phrase emblématique d’abord avant de quitter la table de Kislev, en récitant la Birkat amazone. Et puis pour Pourim où le peuple juif fut sauvé par l’intervention d’Esther. Mais le miracle dont je veux parler est celui de notre propre histoire, celle des Juifs ayant traversé la guerre et l’épouvante des années 40.

Le crépuscule tombant, entre la cinquième et la sixième heure − et papa enfin rentré de son travail aux écritures −, nous trouvait tous réunis dans la cuisine, autour de la table, contre la fenêtre obscurcie par une grande couverture grise accrochée à deux clous, selon l’injonction de la défense passive : il ne fallait pas que les stukas allemands puissent nous voir du haut du ciel d’Alger et nous visent de leurs bombes. La table avait un plateau métallique orné de petites étoiles blanches sur fond noir.

C’est là que maman pétrissait la pâte des pains de Chabbat ou des beignets de Hanouka, mais c’est là aussi que l’on prenait le café du matin, et que papa, toujours premier levé – car il faisait, dès l’aurore, la prière pour lui et pour toute la famille, revêtu du talith et des tephillines −, s’activait aux tartines. 

En ce temps-là, il tartinait encore au beurre de cacahuète, mais déjà l’on pouvait trouver du vrai bon beurre, et qui était salé (comme en Bretagne) car il traversait l’Atlantique en boîte de conserve métallique. Oui, les Américains avaient débarqué, ainsi que les Anglais, leur paquetage garni de gomme à mâcher − qu’on appelait chinchigomme − pour les uns, de petites tablettes de chocolat au lait pour les autres, dont ces soldats libérateurs nous régalaient.

Quant à Maman, elle se pressait l’après midi à la brasserie du Tantonville où les Américains procédaient à des distributions de délicieuses et grosses brioches, et maman avait mémorisé l’expression magique baby, baby qui la ferait revenir les mains pleines. Et l’on avait aussi découvert le lait – dont nous manquions au temps des privations – que l’on distribuait chaque matin aux enfants, à l’Entraide Féminine, rue de Mulhouse : de grandes cuves sur le feu où la poudre était délayée et cela vous faisait des bols onctueux et des moustaches blanches aux lèvres.  

C’était aussi l’époque où le fin du fin était de préparer une omelette avec de la poudre d’œuf directement issue du Kentucky. Mais s’il fallait saliver sur ce passé, et le  bonheur aussi de découvrir le jazz à travers ces grands géants noirs qui faisaient l’orchestre au Bastion XV, au-dessus du port, on n’en finirait pas.

Nous vivions là le temps de la Libération et venions d’échapper, en Algérie, à la grande rafle des Juifs que préparait Vichy – les listes en avaient déjà été établies. J’en reviens donc à notre table que, ce soir-là, maman avait débarrassée de tous ses plats et assiettes, pour ne laisser place qu’à la hanoukia archaïque, celle qu’elle avait rapportée du village, avec son trousseau de mariée.

Une plaque en fer noircie, dressée à la verticale, avec un rebord en bas qui la maintenait droite, et, sur ce pont métallique, des godets encastrés et gorgés d’huile où maman déposait des mèches qu’elle fabriquait elle-même en roulant de l’ouate entre ses doigts. Il y avait huit godets sur la partie inférieure, et un godet au-dessus, en plein milieu, qu’elle appelait le shamash et que l’on détachait afin de mettre le feu aux autres.

Parce que la flamme devait se transmettre de celui-ci à ceux-là, en gradation hebdomadaire : un le premier soir, deux le second, ainsi de suite. Le shamash c’est le serviteur, n’est-ce pas ? Mais naguère, à Babylone, d’où nous venons, nous, fils de Suse בן־שושן, shamash שמש renvoyait à la divinité solaire, c’est pourquoi l’hébreu a conservé à ce mot le sens de soleil, que nous bénissons dans la prière du birkat hashamash ברכת-השמש. Et voilà, le serviteur transmet la lumière, inutile pour cela de convoquer l’archéologie, ni la philologie.

Nous étions en décembre, en ce mois de Kislev et c’était la fête des lumières, celle qui nous ravissait tant, ma sœur Estelle et moi. Estelle parce qu’elle était toujours tête en l’air à admirer les étoiles, elle qui complétait chaque lecture de la havdala le samedi soir, quand papa concluait le cantique kakokhavim balaïla, par son commentaire savant − ou naïf : "qui veut dire comme des étoiles dans la nuit". Elle était si mignonne, et tordait un peu les lèvres pour bien articuler les mots. Et moi, parce que le feu me fascinait, au point de vouloir imiter le geste fou du petit Moshé portant le tison ardent à sa bouche afin de convaincre de son innocence le Pharaon dont il avait fait valdinguer la tiare.

Mais non, mais non, je savais bien qu’il fallait souffler l’allumette avant qu’elle ne vous brûle le bout du nez… Chez nous Hanouka commençait le 25 Kislev, et dehors Noël tombait aussi un 25 décembre, pourquoi s’en étonner ? La lumière brillerait pour tous à la même heure. Et donc nous nous tenions devant la table, tous debout et coiffés – les hommes – du béret, maman et mes sœurs cachant leurs cheveux sous un voile. Maman avait approché l’allumette du shamash – que je soufflerais aussitôt après −, et papa avait abaissé le godet initial pour enflammer la veilleuse du premier soir, la première à droite. Ou peut-être était-ce déjà la deuxième, ou la troisième, c’est si loin… Mais la nuit allait être incertaine et bruyante. Depuis que les Alliés avaient débarqué sur nos rivages. Depuis que nous subissions, chaque soir, les bombardements allemands.

Et justement, la flamme venait à peine d’éclairer la hanoukia, ajoutant du rouge sur le noir, que la sirène envahit la nuit de ses vagissements répétés, lancinants.

Maman, dont le cœur accélérait ses alarmes, saisit la main de ses deux derniers, plus ma sœur aînée, et se précipita à la cave, cinq étages au-dessous. Elle n’oubliait jamais d’accrocher à son bras le sac qui renfermait tous ses bijoux, pour le cas où la maison s’écroulerait. Je ne sais si cette prévoyance et ce souci sont consignés dans la prière d’Echet ‘hayil, la femme exemplaire, mais ma mère, en vérité, était une parfaite mère juive. Papa, lui, troquait son béret de prière pour son casque de Quatorze, avec sa crête de coq en fer, et, le Tehilim en main, il gagnerait la terrasse, deux étages au-dessus où le feu de la DCA, intense et continu, lui permettrait de déchiffrer le texte protecteur. Ashré Aïsh אשרי־האיש, oui, heureux cet homme qui ne douta jamais de la toute-puissance divine. Et donc la famille se distribuait aux deux extrémités de l’immeuble. Femme et enfants en bas, implorant, père en haut, priant. Ma mère avec sa peur, mon père avec sa foi, et nous les petits entrant béatement dans le sommeil, doublement protégés et par mère et par père, chacun à sa manière.

Le danger était grand, car notre Foyer (c’était son nom : Foyer des Mutilés, bâti rue Danton, au pied du Télemly, pour tous les rescapés et estropiés de la guerre de Quatorze, dont papa qui en avait rapporté un bras fracassé - jouxtait le plus haut immeuble de la ville, avec ses quatorze étages et sa vaste terrasse où les Alliés avaient installé leurs batteries anti-aériennes : la DCA.

Les stukas, guidés par cette lumière intempestive, n’avaient plus qu’à lâcher leurs bombes sur les terrasses cracheuses de feu. On entendait à tout moment le sinistre sifflement du chasseur ennemi qui piquait du nez et ne larguait sa charge meurtrière qu’au tout dernier moment.

Les rues autour de chez nous étaient bel et bien éventrées : rue Lacépède, la bombe avait démoli tout un immeuble et écrabouillé ses habitants ; au seuil de la rue d’Isly une bombe soufflante avait dégarni une façade, et l’on contemplerait au matin les chambres et les pièces bien rangées, ouvertes à tout vent ; le siège du Gouvernement Général avait reçu une bombe en travers, avec un énorme trou au ventre qui nous ébahirait en plein jour ; caserne d’Orléans, un bâtiment entier s’était effondré avec deux cents Sénégalais dessous ; et au lycée Bugeaud, une bombe avait eu raison du proviseur et de sa famille. Oui, autour de nous, la mort pleuvait et la destruction, mais notre Foyer ne fut jamais touché. Seule une bombe fumigène explosa dans la rue Danton, qui nous aveugla et nous étouffa, momentanément, une de ces fameuses nuits de haine.

Et revoilà retentissant enfin, plusieurs heures après, la sirène de l’alerte avec un tout autre vagissement qui nous rassurait enfin. L’ennemi s’en était allé, rengainant son attirail et ses crachats de feu, et l’on pouvait remonter à la surface. Papa, lui, redescendait benoîtement de la terrasse, son petit livre de psaumes à la main. Il récitait alors une bénédiction toute spéciale, accordée au vacarme assourdissant des avions en piqué et du largage des bombes qui nous avaient épargnés :

Baroukh atah Adon.aï, eloheynou melekh a’olam sheko’ho ougvourato maleh ‘olamet il nous traduisait : "Béni sois-tu, Éternel notre Dieu, roi du monde dont la puissance et la force remplissent l’univers".

Puis nous nous retrouvions à nouveau réunis dans la cuisine, devant la petite table étoilée où les flammes de la hanoukia étaient toujours là, tournoyantes, solaires et chaleureuses. Le miracle maccabéen s’était reproduit, l’huile avait brûlé sans se consumer, avec un feu permanent comme au buisson ardent, car l’esprit divin était bel et bien parmi nous.

Et peut-être, aussi, était-ce par l’entremise du Rab de Tlemcen, Éphraïm Enkaoua, dont maman n’avait cessé d’invoquer la protection – Ah Rab ya sidi ! – à chaque sifflement de stuka. Mais maman et papa s’étaient donné la main, car nous étions tous ensemble, indemnes, dressés dans la lumière, comme ces mèches sur leurs godets. En vérité, le miracle était double. Anerot hallalou, nous allumons des lumières pour les miracles, ‘al anissim, ainsi que nous le chantons. Or ce soir-là de mes sept ans, notre chœur fut si ardent − Mizmor chir Hanoukat habaït Ledavid −, si tonitruant, que la couverture voilant la fenêtre – injonction de la Défense Passive qui avait aussi peinturluré en bleu toutes les amploules de l'immeuble – s’écroula, et le ciel apparut, plus radieux que jamais, avec ses myriades scintillantes.

N’avons-nous pas, après tout, obligation d’afficher les lumières de Hanouka à la fenêtre pour qu’elles puissent être vues de l’extérieur ? Mais c’est Estelle qui eut le mot de la fin, tordant sa petite lèvre gracieuse sur la plus belle action de grâces, rassemblant les lumières et s’écriant : Kako’havim balaïla… Comme des étoiles dans la nuit !

Dans la pérennité du rite et la fidélité à nos traditions, Estelle, ma sœur, a emporté dans sa valise, en faisant sa "montée", son aliya, la hanoukia de nos parents. Et maintenant la flamme familiale brûle pour Kislev sur les hauteurs de Netanya.

Et le souffle divin à jamais la protège !

 

Albert Bensoussan