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Par Albert Bensoussan

Soumis à la puissance ottomane avant 1830, les Juifs d’Algérie, avec des hauts et des bas, subirent les tracas bien connus du statut de dhimmi.
Certes protégés en tant que peuple du Livre, mais jouissant d’un statut inférieur par rapport à la population musulmane : les constats de divers témoins d’époque (voyageurs, consuls, etc…) soulignent l’état de délabrement et d’humiliation des communautés juives qui, logiquement, accueillirent le débarquement français en 1830 comme une libération.

Et aussitôt, d’ailleurs, leur statut fut haussé à égalité avec la population musulmane. Indigènes, donc, relevant désormais de la loi française, ces communautés juives furent organisées, à partir de 1845, en 3 consistoires centraux – à Alger, Oran et Constantine – comprenant des élus locaux toujours assistés d’un grand-rabbin dépêché de Métropole, principalement d’Alsace, après qu’un rapport sur l’état jugé déplorable, en 1840, par la commission d’enquête Altaras-Cohen, eut alerté les autorités juives de France sur les coutumes "arabes" des Juifs d’Algérie, dont on ne supportait guère le port du saroual, de la gandoura, du turban ou du foulard.

Les tribunaux rabbiniques perdirent alors leurs prérogatives et les rabbins furent dépossédés de leur pouvoir civil, au profit de la justice et de l’administration française.

Ce qui avait été jusqu’alors la "nation juive" d’Algérie rejoignit la vaste communauté juive de France régie par le Consistoire central depuis le concordat napoléonien.

Bien mieux, en 1870, devant le peu d’effet du sénatus-consulte proposé par Napoléon III en 1865 et permettant à tous les indigènes, indistinctement, qui le souhaitaient d’accéder à la citoyenneté française (quelque 200 Juifs seulement et à peine une dizaine de musulmans y souscriront), l’avocat et ministre Adolphe Crémieux (qui connaissait bien l’Algérie pour y avoir plaidé en faveur de quelques Juifs) fait voter un décret naturalisant collectivement tous les Juifs d’Algérie (à l’exception de ceux des Territoires du Sud qui n’accèderont à la citoyenneté française qu’après 1962).

Le souvenir de quelques décisionnaires majeurs du judaïsme algérien est rappelé, schématiquement :

- Elie Gozlan, qui assiste au 1er Congrès sioniste à Bâle en 1897, puis dirige le Comité Algérien d’Études Sociale, qui deviendra plus tard, sous l’impulsion du professeur Charles Aboulker, le Comité Juif Algérien d’Études sociales, avant de devenir, à la fin de la 2nde guerre mondiale, représentant à Alger de l’ American Joint committee.

- Autre grande figure, Albert Confino, un Juif bulgare, va présider à l’action de l’Alliance Israélite Universitaire, à Alger dès 1912. C’est lui qui installa tous les centres de Talmud Torah d’Algérie, et eut même l’initiative d’instaurer, en guise de Bat Mitzvah, un certificat d’instruction religieuse pour les jeunes filles. On sait qu’à Paris, dès 1940, les bureaux de l’Alliance furent occupés par la Gestapo et le personnel se dispersa vers le Sud ;

- René Cassin, qui avait rejoint Londres, fut nommé par le général de Gaulle, en 1941, responsable du Commissariat à l’Éducation ; à ce titre et à ce poste, René Cassin, donc, reconstitua à Alger un comité pour reprendre l’action de l’Alliance Israélite, et là Albert Confino, qui avait alors près de quatre-vingts ans, reprit du service, ne prenant sa retraite qu’en janvier 1956, à l’âge de 90 ans (il devait s’éteindre deux ans plus tard).

- La dynastie Aboulker, illustre famille de médecins, imposa sa marque au judaïsme politique et social en Algérie. C’est chez Henri Aboulker, rue Michelet à Alger, que se prépara le complot qui allait permettre le débarquement des Alliés à Alger le 8 novembre 1942, sous la direction de son fils José Aboulker et ses 400 partisans (dont 260 jeunes Juifs). José Aboulker devint, pour cela, après avoir rejoint le général de Gaulle à Londres et participé à la Résistance en territoire métropolitain, Compagnon de la Libération.

Au moment des lois de Vichy, et de son infamie, les fonctionnaires furent chassés de l’administration, les enfants mis à la porte des écoles, et les Juifs d’Algérie collectivement ramenés au statut antérieur de l’indigénat.

C’est alors que le grand-rabbin d’Algérie (nommé en 1928), Maurice Eisenbeth, sortit de son rôle de chef religieux pour assurer une fonction politique : c’est lui qui, aux côtés du professeur Robert Brunschwig, éliminé de l’université, organisa l’enseignement pour tous les enfants juifs exclus des écoles.

Après la guerre, en 1946, venu implanter les écoles de l’ORT en Algérie, le grand résistant Jacques Lazarus (capitaine Jacquel au maquis), prit aussitôt la tête du Congrès Juif Mondial pour toute l’Afrique du Nord. Il fut la voix politique du judaïsme algérien, en créant son mensuel Information Juive (devenu, après 1962, l’organe de l’Association des Juifs Originaires d’Algérie, puis l’organe du Consistoire central de Paris).

C’est lui qui sut repousser les appels du pied des nationalistes algériens qui, dans l’Appel de la Soummam, en 1956, sommaient les Juifs, en tant qu’indigènes, de les rejoindre dans le combat pour l’Indépendance. Mais les Juifs d’Algérie, faut-il le rappeler ? étaient français de droit et c’est en tant que français qu’ils se positionnèrent lors de ce qu’on appelait les "événements" (et pas encore "guerre d’Algérie"). On sait, par ailleurs, par une phrase de Jean Daniel citée par Benjamin Stora (Les trois exils des Juifs d’Algérie) que l’Algérie indépendante "excluait tout avenir pour les non-musulmans". Ils devaient donc, presque tous, prendre le même bateau de l’exil.

Le sionisme était pourtant bien implanté en Algérie.

Aïzer Cherki, lors de sa présidence de la fédération sioniste organisa, en 1947, l’Alya Beth, qui permit à deux bateaux de olim, principalement marocains, de quitter Alger pour Haïfa en bravant l’interdiction britannique. Maître André Narboni, enfin, fut la figure marquante du sionisme à Alger jusqu’à l’indépendance.

Haïm Cherki, beau-frère de Jacques Lazarus, créa avec ce dernier la Commission Culturelle Juive d’Algérie, avec pour but de promouvoir la pensée juive et d’éduquer l’ensemble de la jeunesse du pays ; pour cela il implanta 17 centres culturels, fit venir chez nous des conférenciers talentueux (Emmanuel Lévinas, André Néher, Rabi, Arnorld Mandel, Jules Isaac…), et créa une émission culturelle juive hebdomadaire à radio Alger. Une bibliothèque juive fonctionnait aussi sous l’autorité du Congrès Juif Mondial.

Signalé aussi fut le rôle des Eclaireurs israélites, avec notamment la figure marquante du Rav Léon Yehouda Askenazi "Manitou", futur fondateur de "Mayanot" en Israël, à la pensée si originale, novatrice et dynamique. Sans oublier l’Union des Etudiants Juifs de France, qui rassemblait à Alger toutes les tendances et toutes les familles, et avait une action à la fois culturelle et sociale (octroi de bourses, recherche de logements étudiants, etc.)

Culturellement le judaïsme algérien fut ardent, entreprenant, novateur.

On signalera aussi, parmi les glorieuses réussites, le futur prix Nobel de Physique, Claude Cohen-Tannoudji, de Constantine, élève brillant de la Taupe Africaine du Lycée Bugeaud, à Alger.

 

Mais revenons au rôle des rabbins en Algérie. La modernité – la francisation – fut comme une avalanche arasant tout sur son passage. Les signes extérieurs de l’ex-indigénat furent remisés au vestiaire – définitivement au profit des costumes européens et feutre mou, robes de percale et chapeaux à fleurs. Les Juifs – dans l’administration ou à l’école – travaillaient à chabbat.

Les rabbins ne traversaient jamais le souk le samedi pour ne pas humilier par leur regard les commerçants juifs contraints de tenir boutique. Que firent les rabbins d’Algérie ?

Sans nulle concertation – comment aurait-elle été possible dans les conditions de ce temps-là (nous sommes encore au XIXe siècle) ? – ils adoptèrent unanimement une attitude de prudence et de compréhension. Et aussi de générosité et de piété.

Ils acceptèrent cette séparation devenue inéluctable entre le profane et le sacré. Ils savaient bien que leurs "ouailles" ne pourraient renoncer au progrès qui s’illustrait notamment dans le domaine de la santé (quand auparavant la mère ne gardait vivants que deux enfants sur huit, voilà que maintenant elle les gardait tous en vie) et de l’éducation (même les filles faisaient des études et beaucoup devenaient institutrices).

Mais ils firent en sorte que, au prix de quelques entorses – sacrifices à la loi commune et à la laïcité de la république –, les Juifs d’Algérie respectent intégralement la halakha – la cacherout, la nida, les rites de brit-milah, de bar-mitzvah, de mariage (la cérémonie religieuse ne pouvait avoir lieu qu’une fois consacré le mariage civil), ainsi que les rites funéraires (habra kadicha).

Leur souci – et c’est tout à leur honneur – était avant tout de sauvegarder la cohésion des communautés.

Que serait-il advenu du judaïsme algérien si chacun avait fait sa religion dans son coin, sans souci de minyane ni de convergence de la prière ? s’il n’y avait eu d’autre choix qu’entre une orthodoxie ghettoïsée et une assimilation aboutie ? Chez nous la synagogue faisait une place pour tous et tous se reconnaissaient dans ce judaïsme éclairé.
Belle leçon si l’on songe qu’en Israël on assiste aujourd’hui à une superposition de communautés ombrageuses avec leurs rites exclusifs.

Jean-Charles Bénichou cite, pour conclure, ce très beau verset du prophète Michée (VI, 8) : "Ce qui est bon et que Dieu réclame de toi, ce n’est rien d’autre que la pratique de la justice (michpat), de l’amour de la piété (ahavat hessed) et de la modestie (hatsné’a) dans ta marche (le’hem) avec ton Dieu (Elohe’ha)".

Une sage prescription qu’il est bon de rappeler et de graver dans sa mémoire, car, unissant la michpat, le hessed et le tsniyout, elle commande l’attitude du vrai croyant. 

 

Albert Bensoussan