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Daniel Gal est rentré au Ministère des Affaires Etrangères d'Israël en 1965 et a mené une carrière d'ambassadeur pendant plus de 37 ans. Une carrière qui l'a conduit à travers de nombreux continents.

Dès le décret Crémieux promulgué, les Juifs d'Algérie, en une nuit, ont troqué le sarual, le turban, la gandurah et la chéchia pour le costume trois pièces et la montre à gousset avec chaînette d'or... De vrais Français. 

Ma chère mère aimait raconter que c'était notre rabbin David Khalifa, qui avait officié lors de mon baptême [brit mila] et de ma communion [Bar mitzvah] sans trouver le moindre ridicule dans son vocabulaire. 

Elle fronçait les sourcils avec un air réprobateur lorsque mon père essayait de m'expliquer que les Gaulois n'étaient pas mes ancêtres mais plutôt Abraham, Itzak et Yaakov, peut-être craignait-elle de me voir perdre ma confiance envers ma charmante institutrice nous décrivant le bon roi Saint Louis rendant la justice sous un chêne, ce roi antisémite au comportement si néfaste a l'égard des Juifs allant jusqu'à faire bruler le Talmud. et nous faire porter la rouelle.

Nous célébrions toutes nos fêtes juives surtout grâce à des jalons et balises gastronomiques. nous appelions chaque fête non par son nom hébreu, mais plutôt par les habitudes culinaires liées a cette fête. 

C'est ainsi que Pessah était la fête des galettes et de toutes les traditions culinaires qui s'y rattachaient. La seule allusion à cette libération de l'esclavage d'Egypte, c'est seulement parce que nos mères, un mois avant la fête, travaillaient comme des esclaves.

Aujourd'hui, je vais vous parler plutôt de la fête de Pourim que nous allons célébrer cette semaine. En fait, en Algérie, à part ce "grand Pourim" qui se passa en Perse, nous célébrions aussi de "petits Pourims" comme celui d'Oran ou d'Alger, communautés juives qui avaient encouru de grands dangers et furent sauvées au dernier moment.

Pourim c'est la fête des mekrodes, des gâteaux a la semoule et aux dattes de Biskra, trempant littéralement dans le miel. Tout jeune, je n'aimais pas particulièrement cette pâtisserie, mais la tante Julie en confectionnant une version venant je ne sais d'où elle qui avait beaucoup voyagé, en remplaçant les dattes par des amandes. Elle, qui pensait être titulaire de la médaille d'or des mekrodes me disait : lorsque tu goûteras les miens, tu aimeras toi aussi les mekroudes.

Certes, avec le temps je me suis habitué à en goûter, mais c'était comme la madeleine de Proust, plus par nostalgie et parce qu'ils me rappelaient la douceur de mon enfance, même s'ils étaient trop mielleux Le moment le plus appréciable de cette fête était pour moi ma mission de livreur.

En effet, les familles, voisins et amis proches, s'échangeaient des plats de gâteaux de cette fête. Pour moi cette mission était très lucrative, car je recevais chaque fois quelques pièces de monnaie ou un billet. Ma chère maman préparait de belles assiettes, ou trônaient mekrodes, cigares et fidjuelas qu'elle recouvrait d'une jolie serviette de son trousseau, portant ses initiales l Le tout ceint d'un ruban de couleur.

La tradition voulait que l'on ne rende pas l'assiette vide mais pleine de pâtisseries, spécialités de la famille visitée. Cet échange se faisait à grande échelle, et certaines familles en rupture de stocks, recyclaient des pâtisseries qu'elles avaient reçues.

Ma chère mère, ce jour là, avait le don de reconnaître avec facilité, les tornos de Madame Alloun, les mekrodes de Madame Brahimi, les fidjuelas de la famille Sananes, les kneidlets de Madame Sotto, et les cigares de Madame Grably, sans oublier les petits fours aux amandes décorées de cerises confites de tata Julie. 

La fête finie, elle cataloguait, rangeait et donnait son appréciation sur les différentes sortes de mekrodes. Elle était persuadée comme toutes les maîtresse de maison, qu'elle était digne de la médaille d'or des mekrodes, mais par esprit de famille concédait une médaille d'argent à sa sœur Tata Julie et une médaille de bronze à son amie la plus proche.

Pendant des semaines, après cette fête, nous savions que plusieurs fois par jour nous aurions des gâteaux de Pourim du petit déjeuner au dessert du soir. C'est pourquoi mon père avec son sens particulier de l'humour, aimait dire à ma mère : "Ah. Pourim, la fête ou l' on mange les gâteaux des autres".