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  Par   Albert BENSOUSSAN

Située à l'extrême ouest de l'Algérie, à 800 m d'altitude, Tlemcen est à environ 50 kms du littoral.

Elle fut de tout temps une capitale et un jardin. Les Romains la nommaient Pomaria – "vergers" - et les Berbères, qui en firent la capitale du royaume : Tilmisan "sources", en tamazight.

La justement nommée "Perle du Maghreb" est bâtie dans un amphithéâtre rocheux, à quelques dizaines de kilomètres de la mer (on aperçoit par beau temps Béni-Saf), et des cascades chutant de la montagne par paliers successifs font toute la beauté de ce site exceptionnel.

 

Les Juifs ont vécu là pendant des siècles, probablement depuis l'époque romaine, mais les Mérinides les chassèrent de la ville et ils se regroupèrent hors les murs.

C'est là qu'intervient le véritable sauveur de la communauté juive de Tlemcen, celui qu'on a appelé le Rab et dont le tombeau est toujours vénéré - par Juifs et Musulmans. Au départ, il y a un jeune médecin qui fuit l'Espagne après le pogrome de Tolède en 1391, où périt son père.

 

 

Ephraïm Enkaoua, tel est son nom, d'abord réfugié au Maroc, gagne à la fin du XIVe siècle la capitale mérinide. 

 

La légende le fait entrer dans Tlemcen monté sur un lion domestiqué avec un serpent pour licou.

 

En fait, il est précédé par sa gloire comme médecin et appelé par le sultan pour guérir sa fille ; ce qu'il fait, en demandant comme récompense au souverain qu'il permette aux Juifs rejetés hors les murs de revenir dans la ville. Ces derniers peuplent alors le "quartier des Juifs".

Ils y demeurèrent jusqu'à l'indépendance de l'Algérie, construisant là la Synagogue du Rab. Ephraïm Enkaoua, qui à sa mort en 1442, fut enterré à la sortie de Tlemcen, près d'une source et sa tombe devint aussitôt un lieu de pèlerinage. C'est, en fait, un jardin ombragé où les Juifs, au temps de l'Algérie française, avaient coutume de venir prier, goûter, boire l'eau miraculeuse et jeter dans la fontaine des pièces de monnaie en formulant des voeux.

Pour moi, ce paysage et cette histoire m'étaient familiers parce que mon père était né à Nemours et ma mère à Nédroma, que mes grands-parents maternels habitaient Mostaganem, et qu’une partie de la famille résidait à Tlemcen.

Tout cela tenait dans un « mechouar » de poche – si l’on me permet de plaisanter sur la grand-place de cette magnifique cité et mon berceau familial. On appelait là-bas « le Mechouar » non seulement la place principale de la ville, mais aussi et avant tout la citadelle impériale qui l’occupait naguère.
Chaque été, de retour au pays, j’y accompagnais mes parents. Nous sortions de Tlemcen en voiture et trois kilomètres plus bas, sur la route de Hennaya, se trouvait l’ancien cimetière juif où était le tombeau du Rab.

Nous nous installions pour le banquet, jetant une nappe sur le sol, à l’ombre d’un platane, qui est l’arbre, gigantesque et feuillu, de Tlemcen, et déballions nos provisions. Nous mangions comme l’on joue, au milieu des oiseaux et des plantes, c’était le jardin d’Éden, toute faute effacée.

Un moment d’innocence autour de la tombe… Puis nous allions tous ensemble boire à la source, un petit bassin creusé dans un rocher devant la pierre tombale du saint. C’est là qu’on puisait l’eau lustrale. Papa tirait la première gorgée en sa timbale d’argent, qui ne servait que pour la circonstance, il récitait pieusement la bénédiction de l’eau et buvait avec une extrême lenteur, après quoi il disait toujours : « Elle est si fraîche qu’elle en est délicieuse ».

Là, en plein été tlemcénien, par quarante degrés, cette eau de roche était suprêmement désaltérante. C’était là le miracle. En attendant l’autre, celui qui verrait la réalisation des vœux que chacun ne manquait pas de formuler en son for intérieur (n’est-ce pas au Rab que je dois d’avoir réussi dans mes études ?).
La communauté juive de Tlemcen a toujours gravité autour de cette tombe et des pèlerinages annuels. Les Juifs y étaient fort nombreux, surtout après l’expulsion d’Espagne de 1492 qui les fit affluer dans cette capitale du Maghreb central. Ils étaient plus de cinq mille en 1940. La guerre d’Algérie secoua cette paisible communauté : elle eut son lot d’attentats et d’exactions, jusqu’à la débandade finale en 1962. Il furent huit mille à gagner Marseille. Aujourd’hui il ne reste plus de Juifs à Tlemcen, et le Rab Éphraïm Enkaoua ne veille plus que sur nos morts. Et nous savons que dans toute l’Algérie d’aujourd’hui, où les Juifs furent si présents, la seule paix véritable n’est que dans les cimetières.

 

Albert Bensoussan