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Par Paul Benhamou - Lafayette, Indiana, USA 

 Si tu ne sais plus ou tu vas, retourne-toi et regarde d’ou tu viens.”(proverbe sénégalais)

Paul BENHAMOU (Cliquer sur l'image pour l'agrandir)R°

 

Tlemcen, septembre 1961, je termine ma seconde année d’enseignement au Lycée National, ou j’enseigne l’anglais depuis 1959. 

J’ai obtenu une mise en disponibilité d’une année pour aller aux USA approfondir mes connaissances en littérature américaine, grâce à une bourse Fulbright.

La guerre dure depuis 1954, et la situation est devenue désastreuse dans la ville ou j’habite depuis 1938, en dépit des réassurances du gouvernement, et j’ai décide de m’en éloigner pour une année, espérant naïvement que tout serait résolu a mon retour.

En septembre 1961, j’ai 26 ans, et, ma vie va commencer une phase que je n’avais jamais imaginée auparavant.

 

 Un Français d’Algérie qui débarque dans le Nouveau Monde, avec une seule valise, et un billet aller-retour depuis le port d’Oran.

C’est ma première traversée de l’Atlantique et j’ai hâte de découvrir cette Amérique qui m’a tant fait rêver quand j’étais enfant.

Ma mère est restée à Tlemcen, et elle m’a reproché amèrement de la quitter, et de la laisser seule dans l’appartement ou nous avions passé plus de 20 ans ensemble depuis le décès de mon père en 1938. J’étais jeune, égoïste, et insouciant, et les sacrifices qu’elle avait faits pour élever 3 garçons, seule, avec très peu de ressources materielles pouvaient durer une annee de plus. Raisonnement cruel qui allait m’obséder jusqu’a sa disparition en 1979.

Chemoul et Zarda Sicsic, grands parents maternels de Paul Benhamou Ma mère, Juliette Semha Sicsic était originaire de Tlemcen, de nationalité française, comme ses parents, Chemoul ( 1857-1921), et Zarda Sicsic, (1877-1971). Mon arrière grand père Nissim Sicsic qui se trouvait a Tlemcen depuis l’arrivée des Français en 1830, a bénéficie du Décret Crémieux de 1870 qui l’a francisé.

Mon père Albert Benhamou, est né à Marnia en 1898, prés de la frontière algéro-marocaine, il était citoyen français. Il a appartenu à la classe 1918, une des dernières classes appelées pour la Grande Guerre. Il fut blessé a la bataille de Verdun. Il avait le Certificat d’études primaires. 

 

 

Messaouda Benhamou, grand-mère paternelle de Paul Benhamou

 

Mes grands parents paternels, Jacob et Messaouda Benhamou sont nés tous deux après la promulgation du Décret Crémieux, à Nedroma. Ils habitèrent a Relizane, petite ville située entre Oran et Alger.

 

Mon grand père Jacob était savetier dans le quartier arabe, et il a été tué par un jeune arabe au cours d’une dispute.

Ainsi, je suis né avec la citoyenneté française dans un petit village qui s’appelait Ain-fezza, ou mon père était employé de la compagnie de chemins de fer algériens. Je ne l’ai jamais connu parce qu’il est mort d’une crise cardiaque, en 1938, quand j’avais trois ans.

 

J’ai grandi dans la belle ville de Tlemcen, “la Perle du Maghreb,” une ville avec une longue histoire pour les Juifs et pour les Arabes, une ville ou il faisait bon vivre entourés de montagnes couvertes de forêts de pins, et d’immenses champs de vigne s’étalant jusqu’a la Méditerranée.

Une ville ou les Juifs habitèrent longtemps avant l’arrivée des Arabes, des Turcs, et des Espagnols.

Longtemps aussi avant la conquête française de 1830 de ces Territoires faisant partie de l’Empire Ottoman, (depuis 1515), connus alors sous le nom de “Régence d’Alger.”

Les Juifs persécutes par les Espagnols aux 14eme et 15eme siècles, durent s’exiler, et, ils trouvèrent asile au Maroc d’abord, puis plus à l’est sur le territoire qui devait devenir l’Algérie.

Et c’est a travers cet exil que j’ai pu retrouver le “clan” des Benhamou, dans un village prés de la frontiere algero-marocaine, Debdou.

J’ai trouve des renseignements sur cette importante colonie judéo espagnole dans l’ouvrage de Joseph Cohen Sabban, 'Une Nouvelle Séville en Afrique du Nord', qui reconstitue la communauté juive de Debdou, longtemps méconnue, dans laquelle les principales familles juives figurent, comme les Cohen-Scali, les Bensoussan, les Marciano et, aussi les Benhamou.

D’autre part, dans Retour à Séfarad, de Pierre Assouline, j’ai trouvé un passage qui fait allusion a cette colonie juive: “Possible que mes aïeux viennent de Debdou. Une colonie de Juifs de Séville s’y était installée après avoir été expulsée d’Espagne en 1391.

Pourquoi Debdou? Parce que la ville dépendait alors de l’Algerie qui passait pour plus tolérante que le Maroc.” (p.41). Mes ancêtres qui habitaient cette Nouvelle Séville, où les Juifs constituaient la majorité de la population, ont du passer de l’autre cote de la frontière, en Algérie, probablement au début du 19eme siècle, avant la Conquête des Français, et, leurs racines “debdousiennes” me semblent les plus vraisemblables.

Revenons à mon expérience personnelle.

l.Les 4 fréres Benhamou, de gauche a droite, Georges-Maurice, René ( décédé), Jacques-Guy, et PauJ’ai vécu à Tlemcen entre 1938 et 1961, c’est a dire entre la seconde guerre mondiale et, la guerre d’Algérie, avec quelques interruptions, durant lesquelles j’ai quitte Tlemcen, en 1955, pour aller en France passer une année a L’Ecole des Cadres, d’Orsay, en Seine et Oise, dirigee par le célèbre Manitou (Leon Ashkenazi).

J’ai également passé deux années à l’Université de Dijon de 1957 a 1959, pour y préparer une licence d’Anglais, et j’ai ensuite fait un stage d’une année dans une école secondaire anglaise, à Manchester.

Je vis aux USA depuis 1965 ou j’ai refait ma vie et ma carrière, parce que je ne voulais pas vivre en France, le pays qui avait francisé mes ancêtres en 1870, mais qui m’avait dé-francisé en 1940, sous le régime de Vichy, et qui avait décrète mon exclusion de l’école primaire, parce que j’étais Juif, et qui, finalement, n’a pas hésité à brader mon pays en deux temps trois mouvements, et à sacrifier un million de Pieds Noirs français en 1962, qui devaient être traités comme des pestiférés quand ils cherchèrent refuge en France, après avoir ete chasses de leur pays.

Avant de m’établir en Amérique, j’ai accompli mes obligations militaires envers la France pendant 18 longs mois.

 

La synagogueJe voudrais aujourd’hui vous parler a cœur ouvert de mon expérience dans le pays de mes ancêtres, longtemps résidents de l’Algérie, et refaire mon parcours qui commence a Tlemcen, la “Jerusalem du Maghreb”, ma ville d’adoption, en passant par Alger, où mon frère Jacques habita pendant quelques années, par Beni-Saf petite ville au bord de la Méditerranée, à une cinquantaine de kilomètres de Tlemcen, ou habitaient ma tante Blanche Adida, ainsi que mon oncle Simon Sicsic, père de Jean-Jacques, tragiquement disparu en Juin 1962, Beni-Saf avait une plage unique au monde et des escaliers à n’en plus finir; par Oran, ou je m’arrêtais souvent pour rendre visite à mon oncle Edmond Benhamou, et à sa famille, avec ses longs boulevards et ses jardins féeriques.

On rapporte que Camus n’aimait pas cette ville, qui, disait-il, tournait son dos a la mer. Et, je dois ajouter Relizane, cette ville presque saharienne ou habitaient mes grands parents paternels, et deux sœurs de mon père.

Cette ville est devenue célèbre aujourd’hui grace au roman d’Olivia Elkaim, "Le Tailleur de Relizane", (Stock).

J’ai donc vécu une longue période de ma vie en Algérie, et j’ai pu jouir de ses beaux paysages, de son air vivifiant, de ses plages, de ses montagnes, de ses villes, et j’ai côtoyé ses populations très diverses quotidiennement, mais, il me faut avouer qu’en dépit de ce quotidien multiculturel, je n’avais alors qu’une connaissance superficielle de l’Algérie, parce qu’on ne m’avait jamais enseigné l’histoire de mon pays, ni a l’école primaire, et ni au collège, ni même à la maison.

Je connaissais l’histoire de la France, depuis Vercingétorix jusqu’à Napoléon, je dessinais la carte de France avec ses montagnes, ses fleuves et ses villes, mais j’ignorais tout de l’Algérie, ma terre natale.

Ce qu’on m’apprenait a l’école n’avait aucun lien avec le passé de mes véritables aïeux qui n’étaient pas les Gaulois. L’histoire de la colonisation de mon pays demeura un sujet tabou durant toute ma scolarité. Je suis alle à l’école maternelle, à l’école primaire, et au collège avec des Arabes, qui devaient parler français en classe, comme nous. En ville, dans les rues de Tlemcen, je côtoyais plus d’Arabes que de Francais.

Chez moi, nous ne parlions que le français, mais il m’arrivait d’entendre ma mère parler arabe avec ma grand mère. Nous étions alors dans un engrenage français, administratif, linguistique, et culturel, hors duquel il n’y avait pas de salut, et la longue guerre pour l’indépendance de l’Algérie en fut la meilleure preuve.

 

TLEMCEN : 2 Rue des Ecoles

Quand j’étais à Tlemcen, j’habitais dans le centre ville, au 2 Rue des Ecoles, prés de la maison Melis et du Café du Musée, dans un immeuble récemment construit, à deux étages, des balcons donnant sur la rue des Ecoles, une grande cour intérieure, et une vaste terrasse avec des buanderies.

Cet immeuble appartenait a un certain M. Bendimered, marchand de tapis.

Tous les appartements étaient occupés par des familles juives dont je me souviens très clairement, les Sebban, les Benguigui, et les Benhamou, au rez-de-chaussée, les Djian, les Choukroun, les Sultan et les Benkimoun, au premier étage, les Karsenty, les Lévy, les Benoliel et les Lascar, au deuxième étage.

 

Les chefs de famille qui habitaient dans cette maison, occupaient des fonctions typiques de ces Français d’Algérie, ils n’étaient pas des “colons” comme on le croyait en France, mais des épiciers, des marchands de nouveautés, des fonctionnaires, des ébénistes, des agents de police, des employés de banque.

Et dans ces familles, j’ai trouve un grand nombre de jeunes garçons et jeunes filles, avec qui je pouvais jouer, quand j’étais enfant.

Dans mes nombreuses explorations des rues de Tlemcen, je n’ai jamais vu le nom d’Adolphe Crémieux, ni appris que grâce à son Décret, en 1870, “ les Juifs indigènes des départements d’Algérie sont déclares des citoyens français.”

Très jeune, j’ai acquis la conviction que j’étais Français sans le moindre complexe, et que j’avais aussi le droit d’être juif, d’apprendre l’hébreu, d’aller a la synagogue pour y prier, ou célébrer les fêtes, ou faire ma Bar Mitzva. 

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J’ai aussi appris trés tôt, dans la rue, ou à l’école que je pouvais être insulté, traité de “sale Juif,” ou même malmené par de jeunes Arabes, parce que j’etais Juif.

 Mais, ce fut l’abrogation du Décret Crémieux, en octobre 1940, par une loi signée par Pétain, (Photo : abrogation du Décret Crémieux) que j’ai perdu du jour au lendemain ma nationalité française, et que je suis devenu un “Juif Indigène,” comme l’avait été mon arrière grand pére Nissim Sicsic en 1830. 

 

Allez expliquer à un jeune garçon de 5 ans qui ne parlait que le français, qui frequenta des écoles bien francaises, qui connaissait la Marseillaise par coeur, qu’il n’etait plus français. Ce n’était que le début de ma prise de conscience de l’antisémitisme féroce qui régnait alors en Algerie.  En effet, durant ma première année à l’Ecole Jules Ferry, je fus renvoyé de l’école, comme tous mes camarades juifs, et mes deux frères, quand le régime de Vichy passa plusieurs lois sur le Statut des Juifs, qui les éliminèrent de la fonction publique et des professions libérales, et c’est ainsi que je me suis retrouvé victime du “numerus clausus,” exclu de l’école Jules Ferry, en quête d’une nouvelle école.

Plusieurs instituteurs juifs qui avaient été renvoyés donnèrent des cours chez eux, (5 éléves maximum) ou bien dans des synagogues, et c’est de cette manière que je pus continuer mon éducation en dépit de mon exclusion.

Albert Camus a enseigné dans un cours privé pour élèves juifs d’ Oran, créé par son ami André Bénichou.  Ce fut pendant cette période que je vis arriver à Tlemcen les soldats americains qui avaient débarque à Alger dans l’Opération Torch, le 8 novembre 1942.  Ces soldats furent accueillis comme le Messie par la plupart des Tlemcéniens qui vivaient alors dans une misère incroyable, et en particulier par tous les jeunes, exclus des écoles publiques,à qui les GIs distribuèrent un grand nombre de chewing gum, bonbons et chocolats.

Je ne connaissais pas un mot d’anglais à cette epoque, mais grâce à mon frère aina Jacques qui avait été renvoyé du Collège de Slane en classe de 4ème, et qui possédait déjà une bonne connaissance de l’Anglais, nous sommes entrés en contact avec plusieurs soldats américains, et nous les avons invités à diner chez nous.  La générosité de ces soldats étrangers restera toujours gravée dans ma mémoire, pendant cette période de guerre ou tout était rationné, et nous avions trés peu de ressources.  Ils nous apportaient souvent ce dont nous manquions le plus: des paquets de sucre, de farine, du savon, du pain blanc, du beurre de cacahuètes, du café, et de la confiture. 

Et pardessus tout ca, ils nous ont fait entendre la musique de leur pays: en particulier, le jazz, avec Glenn Miller, Louis Armstrong et Duke Ellington.  Et, ils nous ont montré des photos de leur famille, et de leur pays aussi, la Statue de la Liberté à New York, les fameux gratte ciels de Chicago, et de San Francisco

La présence des Américains à Tlemcen fut de courte durée, mais elle fut trés appréciée par les Juifs, et elle leur fut bénéfique à bien des egards:  elle leur apporta non seulement securité et réconfort, mais aussi sources de revenus, et amélioration de leur situation matérielle.  Par dessus tout, elle leur évita le port de l’étoile jaune, dont on découvrit de pleines caisses dans les locaux de la préfecture d’Oran, et la déportation qui devait s’en suivre.  Elle contribua à leur faire reconquérir leur citoyenneté française, en dépit des résistances du nouveau commandant des forces armées en AFN, le général Giraud.  Les Américains nous quittèrent en octobre 1943, pour continuer leur mission libératrice en Tunisie.

Cette première expérience américaine fit naitre en moi les germes de mon “Rêve Americain” qui devint réalite en septembre 1961 quand j’ai débarqué à New York, pour la première fois de ma vie. 

Signalons que lorsque le général Giraud devint commandant en chef civil et militaire, en Algérie, à la fin de l’année 1942, il annonca l’abrogation des lois antisémites de Vichy, mais, accrochez-vous, il decida d’abroger une seconde fois le Décret Crémieux, le 14 Mars 1943, par une ordonnance qui devait porter la signature du même Peyrouton, qui avait signé la première abrogation du Décret en 1940, et qui était devenu Gouverneur de l’Algérie en janvier 1943.  Comment expliquer cette mesure incroyable?  

Dans son discours du 14 Mars 1943, Giraud avait declaré : “Les lois de discrimination raciste imposées à la France par les Nazis n’existent plus.” Mais, il avait ajouteé  “Dans la meme volonté d’éliminer toute discrimination raciale, le Décret Crémieux qui avait établi une difference entre les indigénes musulmans et israélites est abrogé.” 

Comme devait le remarquer avec beaucoup de finesse Raymond Benichou, “Giraud avait accompli un tour de force dialectique qui tenait la gageure étrange de présenter comme une mesure de tolérance raciale une loi manifestement antisémitique.”(Une mesure illégale, p.206. dans Ecrits Juifs, Alger 1957).  Il y eut de nombreuses protestations contre cette nouvelle abrogation, venant de personnalités françaises réfugiées aux USA, comme Jacques Maritain, Francis Perrin, et Jean Maynard. 

“L’abrogation du décret Crémieux par le général Giraud crée une situation absurde.  Nous protestons contre cet état de choses.”(Maynard), ou encore: “C’est une flagrante violation des lois fondamentales de la France que de priver un groupe de citoyens francais de naissance de leurs droits de citoyennete.”(Perrin)  Jacques Attali a bien montré dans   son livre "L’Annee des Dupes, Alger,1943", (2019) le role ambivalent du gouvernement américain dans sa promotion du général Giraud, et, son indifférence incompréhensible vis a vis de l’antisémitisme en Algérie qu’affichaient Darlan et Giraud.

Le president Roosevelt, Cordell Hull, Robert Murphy, ont préféré encourager le nouveau chef de l’Algérie à continuer une politique qui était ouvertement antisémite, parce qu’ils se méfiaient beaucoup plus des ambitions politiques du général De Gaulle que des problemes des Juifs en Algérie. Rappelons que Giraud avait ordonné l’appel général des réservistes d’Algérie, et que les Juifs devaient être affectés à des Compagnies de Travailleurs, unités non-combattantes qui furent de véritables camps de concentration, comme ceux de Bedeau, de Bossuet et de Magenta, dans le sud de l’Oranais. 

Ce ne fut qu’aprés le ré-établissement du Décret Crémieux par le général De Gaulle en Octobre 1943, que je pus re-intégrer mon école, au niveau du cours moyen 1ere année.  En dépit du hiatus de 3années environ, j’ai gardé un bon souvenir de cette expérience à l’école Jules Ferry, en particulier celui d’un instituteur d’origine corse, Mr Marcchioni, qui nous menait littéralement à la baguette, et qui nous faisaitétudier, malgré nous, avec des coups de règle que nous redoutions.

 

J’ai commence mes études secondaires au Collège de Slane en 1946, (Photo Entrée du College de Slane) situé a deux pas de chez moi.  Le nom de ce collége honorait la mémoire d’un Irlandais William MacGuckin, baron de Slane, qui devint citoyen francais en 1838, et qui servit d’interpréte arabe pour l’armée francaise en Algerie.

Ce detail historique important n’a jamais pénétré les murs du collége où j’ai passé 7 annees. J’avais choisi l’anglais comme première langue vivante, mais le Principal décida de me faire transferrer dans une classe d’allemand, ce qui causa une trés grande consternation dans ma famille.

 Mais cela passa, et j’obtins de trés bons resultats en allemand, et je pus faire de l’anglais à partir de la 4ème. 

 Je me souviens de tous les éléves juifs de ma première classe au collége, en particulier de Rene Bouaziz, Paul Benichou, Paul Laik, Jean-Jacques Kamoun, Renee Benayoun, Marcelle Benhamou, Claude Journo, et Denis Azra. (Photo de classe

La plupart de mes professeurs à Slane venaient de Métropole, ils étaient souvent agrégés, et ils étaient trés compétents dans leur matière, mais ils étaient tout a fait ignorants des réalites algériennes, de la culture judéo arabe de leurs éléves.  Nous avions aussi quelques professeurs arabes, en math et physique, en particulier, mais nous n’entendions que le français dans nos cours, alors que c’était autre chose dans la rue: l’arabe dominait notre vie des la sortie du collége, ainsi que  l’espagnol.

 

Je vivais dans un pays à majorité arabophone, et j’ai appris l’allemand pendant 5 ans et l’anglais pendant 4 ans, mais durant toute ma scolarite, je n’ai pas eu à suivre un seul cours de langue arabe, pas un cours d’histoire ou de géographie sur l’Algérie, rien.  Tout l’enseignement que j’ai reçu, depuis l’ecole primaire jusqu’au collège, était centre sur la France, et sa civilisation, puisque nous etions francais, et que nous devions savoir que nos ancetres etaient les Gaulois, que la Loire prenait sa source au Mont Gerbier des Joncs! Et l’Algérie où était-elle dans cette affaire? Elle était la “grande absente,”comme l’avait appelée Albert Camus, dans L’Express du 15 Octobre 1955.  

J’habitais Tlemcen, la “perle du Maghreb,” mais j’étais d’abord français et, je n’ai jamais appris quoique ce soit sur le pays, ou j’etais né, et où je vivais depuis ma naissance, parce que ce pays était alors considéré, a tort ou a raison, comme une“province francaise”.

Ces années au Collége de Slane furent les plus heureuses années de mon adolescence à Tlemcen.  J’avais beaucoup d’amis, de nombreux cousins et cousines, et j’avais le grand plaisir de rencontrer souvent ma grand mére maternelle qui habitait en face de chez nous, au 1 Rue des Ecoles.

J’etais heureux de vivre dans une ville ou l’on pouvait voir des ruines romaines, des mosquées, des églises, des synagogues, et, le tombeau d’Ephraim Enkaoua, rabbin célèbre qui avait fui les persécutions espagnoles après le pogrom de 1391, et qui s’etait établi a Tlemcen.  Son tombeau devint rapidement un lieu de pélerinages pour tous les Juifs d’Algérie. (Photos Entrée des Jardins du Rab, Pelerinage du RAB)

 

 

 

Place d'Alger à TLEMCEN

 

 

Il y avait aussi au centre de la ville un magnifique boulevard, trés frequente, la Rue de France, et plusieurs rues et ruelles qui portaient des noms qui ne m’étaient pas familiers à cette epoque, puisque la Conquête de l’Algérie était alors un sujet tabou, comme: Bugeaud, Cavaignac, Lamoriciere, Clauzel, et, je dois reconnaître que je n’ai jamais vu une Rue Crémieux! (Photo Place d’Alger).

 

Quand j’étais au Collége de Slane, au début des années 50, je voyais souvent le dimanche au coin de ma rue, un jeune homme qui vendait le journal “Liberté,” organe du parti communiste algérien, et qui allait devenir une personnalite litteraire bien connue, dés la publication de son premier roman "La Maison", en 1952, je veux parler de Mohammed Dib. 

Pendant l’annee ou je preparais mon 2eme Bac, à Slane, j’avais un prof de philo qui venait de Metropole, et qui etait marxiste.  Il n’acceptait pas la discussion en classe, et, il nous traitait avec beaucoup de condescendance. J’ai appris plus tard que sa fille Danielle, nee en 1939, que je voyais parfois en sa compagnie, en ville, avait ete recrutee par le FLN pendant l’insurrection, et qu’elle etait devenue poseuse de bombes dans les cafes populaires de la Rue Michelet a Alger.  Elle fut arretee, et elle passa 7 ans en prison, après quoi elle devint professeur d’histoire a l’Universite de Toulouse.

J’ai quitte Tlemcen en 1957 pour aller en fac de lettres a Dijon pendant “les evenements,”qui devaient changer brutalement mon avenir en Algerie.  Mon experience universitaire dans le pays de ma nationalite a cette epoque la ne fut guere agreable.  A cause de la rebellion algerienne, les etudiants dans leur ensemble etaient tres polarises, et ils voyaient ceux qui venaient d’Algerie d’un mauvais oeil, pas comme des Francais, mais comme des fils de “sales colons” responsables de la guerre, et, il nous arrivait souvent de nous bagarrer dans les rues de Dijon.  C’est à  cette époque qu’on commenca à me traiter de “Pieds Noirs”, et j’en fus tres offensé, au début, parce que je ne savais pas ce que cela signifiait.  Par la suite je fus trés fier d’etre appele Pieds Noirs, cela changeait un peu du “Sale Juif,” que j’avais souvent entendu à Tlemcen. Je finis ma licence d’anglais en 1959, et je retournais aussitôt à Tlemcen pour enseigner l’anglais au Collège de Slane, où j’avais fait mes études secondaires. 

J’avais pris la décision d’enseigner en Algérie pendant la guerre, pour obtenir une prolongation de mon sursis, et, ainsi d’éviter de faire mon service militaire au moment où la guerre battait son plein. De nombreux sursitaires s’eugagèrent à enseigner en Algérie pour éviter d’être incorporés dans l’armée, et j’ai appris qu’un jeune juif algérois, trés connu dans les milieux académiques américains, le philosophe Jacques Derrida, avait choisi de donner des cours à des enfants de militaires, en guise de service militaire en Algerie.

La ville de Tlemcen avait été relativement calme, par rapport à ce qui se passait dans l’est du pays, et je n’avais pas d’appréhension de me retrouver dans ma ville natale où plusieurs de mes amis d’enfance vivaient encore. 

J’avais un poste d’adjoint d’enseignement et j’enseignais des classes d’anglais depuis la 6ème jusqu’aux classes terminales, j’avais droit à 3 mois de vacances payées, mon salaire était adéquat, et il me permettait de subvenir aux besoins de ma mère avec qui j’ai habité pendant pendant toute cette période ou j’ai vecu a Tlemcen.  Je prenais souvent le train pour aller voir mon frére ainé et sa famille qui habitaient Alger, et aussi pour rencontrer un autre frère qui habitait Relizane.

 

Quand je commençais à enseigner à Tlemcen, en 1959, je pris rapidement conscience que la guerre, qu’on préferait appeler “les événements,” pouvait continuer longtemps malgre le grand nombre de soldats mobilisés pour lutter contre la rébellion nationaliste.

La vieà Tlemcen, présentait de plus en plus de dangers, et les attentats à la bombe ou à la grenade dans les cafés, et les places publiques devinrent monnaie courante. (Photo Victime d’une attaque).

Nous avions un couvre feu à 8 heures du soir, et les soldats patrouillaient dans nos rues nuit et jour.  Au Collége de Slane, devenu Lycee National, les éléves commencaient à protester contre la guerre, ou bien à manifester pour l’Algérie française.

Jusqu’à cette période, les politiciens à Paris avaient été incapables de trouver une solution au probléme algérien, sinon l’envoi massif de renforts miltaires.

En Mai 1958, le général De Gaulle était venu au pouvoir, pour former un nouveau gouvernement et résoudre le difficile problème de la révolte nationaliste en Algérie.  Jusqu’a son arrivée au pouvoir, nous avions entendu Francois Mitterand déclarer que “l’Algérie, c’est la France,”et Mendes France affirmer “qu’entre la France et l’Algérie, il ne pouvait y avoir de sécession.” Belles paroles qu’on nous râbachait constamment, mais qui sonnaient de plus en plus faux au milieu de la guerre.  Et pourtant, De Gaulle arriva a Alger le 4 Juin 1958, et il nous lança en pleine figure avec une effronterie bien gauloise, son fameux  “ Je Vous Ai Compris” qui fit croire aux Pieds Noirs désespérés, et aux Arabes, que mon pays resterait francais envers et contre tous, et il eut même la témérité de finir son discours à Mostaganem avec “Vive l’Algerie francaise!  Vive la Republique!”

Je n’y ai jamais cru, et, je redoutais qu’il avait envenimé la situation au lieu d’y apporter une solution équitable pour tous les habitants de l’Algérie.  Il était clair qu’il n’avait pas de plan précis pour mettre un terme aux hostilités.  Par contre, nous savions ce qu’il pensait des habitants de cette “Algérie francaise.” A ses yeux, nous étions un tres lourd fardeau dont il voulait se débarrasser au plus vite, car “l’Algérie coûtait plus qu’elle ne rapportait,” et nous, les Pieds Noirs, allions réclamer des compensations extraordinaires au gouvernement. Ainsi, de l’Algerie francaise en 1958, il passa a l’Algerie algérienne, puis a l’autodétermination, et finalement à l’indépendance en juillet 1962, avec une rapidité effrayante révélant qu’il tenait plus compte de l’opinion mondiale, et des exigences du FLN, que de celle des Francais d’Algerie qui ne participèrent jamais aux negociations.  Quatre mois a peine separérent les Accords d’Evian, de Mars 1962, et la proclamation de l’indépendance de l’Algérie, en Juillet 1962, mais ce fut la période la plus meurtrière de la guerre.  Il a été établi que ce fut pendant cette courte période que De Gaulle prit la décision de larguer le “terrible boulet” qui lui pesait au coeur, et qu’il abandonna les Francais d’Algérie à la merci des rebelles.  “La France ne doit plus avoir aucune responsabilité dans le maintien de l’ordre,” déclara-t-il, au cours d’un Conseil des ministres le 24 Mai 1962, “ Elle aura le devoir d’assister les autorités algériennes. Si les gens s’entre massacrent, ce sera l’affaire des autorités.” Autrement dit, dés la signature des Accords d’Evian, il en avait fini avec l’Algérie, et les Pieds Noirs, et il se lavait les mains de toutes responsabilités des massacres qu’il anticipait.
Voilà la solution qu’il apporta au probléme algérien “avec un coeur serein, “ conformément au génie de la France, et à son intérêt,” comme il le dira avec une grandiloquence mal placée, en Juin 1964. Il avait menti aux habitants de l’Algérie en Juin 1958, et il devait mentir encore une fois quand il s’adressa finalement aux Pieds Noirs, en Juin 1964, en ces termes :

“ Je vous prends à témoin, en une année, un million de Français établis dans ce pays ont été rapatriés sans heurts, sans drames, sans douleurs, et integrés dans notre unité nationale, cela ne s’était jamais vu…. Cela signifiait de la part des Français d’Algérie, beaucoup d’intelligence, beaucoup d’esprit de labeur et d’entreprise, et beaucoup de patriotisme.”Que savait-il de la débâcle de 62, des massacres, des enlévements, et de l’accueil hostile réservé aux Pieds Noirs quand ils arrivérent en France ? Apparemment rien, absolument rien.

Nous savons aussi qu’il aurait souhaité que les Pieds Noirs retournent en Algérie, et, au cours d’un conseil des ministres le 18 Juillet 1962, il a même declaré qu’ils ne devaient surtout pas rester en France, et quand le ministre Louis Joxe, qui avait un profond mépris pour cette “mauvaise graine”, lui suggéra qu’il vaudrait mieux qu’ils s’installent en Argentine, ou au Bresil, ou en Australie,

De Gaulle proposa avec son humour habituel qu’ils avaient le choix de s’installer en Nouvelle Calédonie, ou en Guyane. Ce célèbre général qui avait résiste, de loin il faut le dire, aux envahisseurs nazis en 1940, et qui avait remis en vigueur le Décret Crémieux en octobre 1943, s’etait débarrassé du probléme algérien “en baclant sa sortie, en abandonnant les Pieds Noirs et les Harkis,” comme l’a dit trés justement Rene Mayer, dans “Algérie, mémoire, deracinée,”(1999).

Echec monumental, et mensonges monstrueux du Chef de l’Etat, qui se répercutent encore aujourd’hui, et il faut bien le reconnaitre “le probléme n’a pas disparu. En vérité, elle (la France) n’en aura jamais fini avec l’Algerie,” comme l’a écrit  Rene Mayer (p.23).

Mes ancêtres habitaient la terre d’Algérie, longtemps avant de devenir Français. Grâce au Décret Crémieux, leurs descendants qui naquirent en Algérie après 1870, avaient légalement la nationalité française, et l’Algérie était leur pays, autant que celui des Arabes, des Berbéres et des Pieds Noirs, et j’ai le devoir de condamner les paroles indignes du chef de l’Etat, et son ignorance profonde de l’histoire des Juifs d’Algerie, quand il osa affirmer lors d’un conseil des ministres, le 22 Juillet 1964, qu’ “En Algérie, les Français n’étaient pas chez eux.  Jamais l’Algérie n’a été française. 

Elle l’était dans la tête des colonels braillards, et de la masse des Européens d’Algérie qui avaient fini par s’en persuader.”

J’ai quitté l’Algérie en septembre 1961, quand la guerre battait son plein, pour me rendre aux Etats Unis, un pays que j’admirais beaucoup depuis mon jeune âge.  J’ai eu la chance de ne pas vivre l’exode infernal des Pieds Noirs, ainsi que leur arrivée sur le sol de France, au moment de l’indépendance.  Je ne suis jamais retourné en Algérie, pays ou les Juifs n’ont pas de place dans le nouveau régime islamiste, et j’ai préféré vivre mon exil sur une terre étrangére, mais hospitalière où ma nationalité et ma religion n’ont jamais été mises en question.

J’ai quitté mon pays, et je suis allé me “ré-adapter” a l’étranger.

Le Décret qui avait francisé mes arriéres-grands parents, établis en Algérie avant l’arrivée des Français, m’a permis de naitre Français, et d’embrasser la culture francaise sans réservations. (Photo Carte Nationale d’identite).

Malheureusement, la seconde guerre mondiale, et le régime de Vichy ont mis un terme à mon “mirage français d’Algérie.” L’Algérie du Décret Crémieux n’existe plus, elle a été remplacée par l’Algérie des Islamistes.

Mon Algérie à moi, le pays de mes ancêtres, le pays où mes grands parents et mon  père sont enterrés, le pays où je suis né, où j’ai vécu toute ma jeunesse, ce pays n’existe plus, sauf dans ma mémoire, dans mon imagination, et sur les photos que j’ai pu conserver. L’Algérie d’aujourd’hui est devenue pour moi un pays étranger.