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Par  Alphonse Ennery

Extrait du journal ‘’L’Univers israélite’’ du 6 décembre 1845

Place du gouvernement à Alger (Algérie, 1899).

Alger, le samedi et les autres jours fériés, est rempli de promeneurs israélites qui ne sont pas les moins élégants de la ville. La place du Gouvernement, les rues principales, telles que celles de Bab-Azoun, de Chartres, de la Marine, pullulent d’amateurs tous habillés de leurs plus riches vêtements.

Quel joli coup d’œil qu’une famille juive réunie ce jour-là, se dirigeant vers un point de promenade quelconque !

 

On ne peut se lasser d’admirer ces femmes richement douées de la nature, avec leurs costumes sévères de soie noire, leurs cheveux cachés sous le sarma (1), auquel  est attaché  un long voile de mousseline blanche qui retombe jusqu’aux talons et les enveloppe comme sous un manteau. Les jeunes filles, avec leurs robes de brocart de toutes couleurs, le cafetan de velours tout brodé d’or, faisant ressortir des formes angéliques, et laissant voir sous les manches de mousseline de Tunis brodées en soie et en ord les bras les plus arrondis et les plus magnifiques qu’on puisse imaginer, et que des bracelets pesants font ressortir encore davantage.  

Pas de bonnets comme en France (2), mais de superbes cheveux noirs descendants en bandeaux séparés par une raie sur le front et sur les tempes, et retombant en longue tresses, la tête couverte au milieu d’un chachia ou petite calotte de velours vert ou rouge toute galonnée d’or, qui s’attache au moyen d’une bandelette d’or ou d’argent passant sous le menton et revenant ainsi à une agrafe placée à un côté de la calotte.  

Rien de plus intéressant que ces petits garçons aux yeux noirs et pétillants, coiffés comme leurs sœurs et portant avec tant de grâce et de souplesse la djabalali (veste), la hazôm) (la ceinture) de cachemire. Tout cela réuni, et une fois qu’ils sont revenus de leur promenade dans leur maison mauresque, offre un de ces tableaux qu’on ne conçoit vraiment bien que lorsqu’on est initiés aux contes des Mille et une Nuits, et à ces sublimes images que l’Afrique a su inspirer à notre illustre Horace Vernet.  

Si les Juifs se réjouissent passablement et observent bien toutes les fêtes, en s’abstenant ces jours-là de toute espèce de travail, en revanche toute la semaine ils sont d’une activité irréprochable, et on les voit dans leurs boutiques toujours assez bien achalandées, causant avec vivacité, employant tous les arguments qu’ils savent inventer pour empêcher qu’en sorte de chez eux sans emporter quelques-unes de leurs marchandises. Assis dans leurs boutiques, les jambes croisés comme les Maures, mais avec beaucoup moins de nonchalance que ceux-ci, qui, du matin au soir, se contentent de fumer, de prendre le café et d’attendre les chalands, les Juifs ne perdent pas une minute. S’ils sont ouvriers, ils ne lèvent pas le nez de leur ouvrage qu’il ne soit terminé, s’inquiétant fort peu des passants, et ne s’occupant que de ceux  qui ont l’air de vouloir leur faire quelque achat. Il y en a à peu près de tous les métiers, brodeurs, tailleurs, cordonniers, bijoutiers, lapidaires, graveurs, etc. ; tous travaillent, tous sont laborieux. Parmi le grand nombre que la fortune n’a pas favorisés on rencontre une foule de portefaix, de maçons, de porteurs d’eau, métiers très peu professés par nos coreligionnaires d’autres pays.  

Souvent, en passant dans les bazars, on voit des négociants indigènes occuper cinq ou six ouvriers ; alors ces derniers causent et discutent entre eux tout en travaillant, et s’occupent de toutes les questions politiques qui intéressent le public en général et les indigènes en particulier. Il y en a beaucoup qui lisent le journal, et qui vous demandent des nouvelles au sujet de la politique extérieure.  

Les Maures sont beaucoup moins communicatifs, et s’intéressent peu à ceux qui se passe hors de chez eux ; cela provient de leur peu de relations avec les Français qui, en définitive, ne savent pas les apprécier ni leur rendre justice. Je fréquentais les cafés arabes, et je connus des Maures qui n’étaient ni imams ni muftis, et qui cependant avaient un esprit très cultivé et surtout très observateur. On doit constater, malgré cela, qu’en général les Israélites leur sont infiniment supérieurs, quant à l’intelligence.  

Les jeunes gens israélites de dix-huit à vingt ans ont presque tous abandonné leur costume pour adopter le nôtre. Ils s’habillent avec beaucoup de goût, et en les voyant passer en bottes vernies et gants blancs, on les prendrait facilement pour des lions du boulevard des Italiens. Sans vouloir recommander tout le luxe de ces messieurs, il serait à désirer que tous se vêtissent du costume français, ou tout au moins qu’ils quittassent leur turban noir, dernier signe d’ignominie qui les faisait distinguer autrefois. On rencontre des jeunes gens israélites dans presque toutes les administrations, dans tous les bureaux et comptoirs, et dans toutes les maisons de commerce. Beaucoup d’entre eux sont interprètes, et plusieurs ont rendu déjà des services importants dans les expéditions. Très désireux de voir et de connaitre le monde, il y en a toujours un certain nombre qui voyagent, et qui viennent même jusqu’ dans notre capitale.  

Les petits garçons dont nous avons déjà donné le portrait physique sont d’une gaminerie que rien n’approche. Ils forment la plus grande partie des décrotteurs de la ville, ou bien sont saute-ruisseaux chez les notaires et défenseurs ce qui ne les empêche pas de jouer aux billes et à la toupie, de manière à rendre des points aux plus malins des habitués du Marché Saint-Martin à Paris. J’en ai vu un à Alger qui avait la rage de vouloir monter en croupe sur la statue du duc d’Orléans, de Marochetti, qui, disons-le en passant, n’est pas admirable, artistement parlant. Il n’y avait que la baïonnette du factionnaire qui pouvait lui faire peur.  

De tous temps les Israélites  Algériens tenaient à donner à leurs enfants une solide instruction religieuse, et on compte à Alger un grand nombre d’écoles indigènes fréquentées par une masse d’enfants auxquels on n’enseigne que l’hébreu, et quelquefois un peu d’arabe. Malheureusement tous ces établissements d’instruction ne sont ordinairement placés que dans de très petits locaux plus ou moins sales et étroits dans lesquels sont entassés pêle mêle les enfants confiés aux rabbins ou maitres chargés de diriger leurs études. Ils sont assis par terre, les jambes croisées, les souliers ôtés, et sans bas, et forment ainsi cercle autour de leur professeur accroupi comme eux  sur un sol plu sou moins humide.  

Dans ces écoles, où vraiment les enfants étudient assez bien les premières notions de l’hébreu, et quelques fois même du Talmud, on ne peut s’empêcher d’apercevoir et de reconnaitre un désordre et une malpropreté qui ne sauraient être tolérés plus longtemps ; aussi l’autorité, de concert avec le futur consistoire algérien, et M. l’inspecteur des écoles d’Algérie, doit éviter au moyen de réorganiser ces écoles sur un tout autre pied, tant pour y introduire l’enseignement du français que pour améliorer la situation hygiénique. 

Déjà depuis plusieurs années il existe une école israélite française établie et entretenue aux frais de l’état, et dont les résultats sont des plus satisfaisants. Dirigée avec zèle par un professeur plein de talent et de capacité, plus de cent enfants y reçoivent une instruction toute française jointe à l’enseignement de l’arabe, qu’un professeur spécial est chargé de leur faire. Cette école, qui a reçu récemment la visite du ministre de l’instruction publique, est située rue Scipion, dans un bâtiment construit à la mauresque, et servant tout à l foi de synagogue. Des bancs garnissent la longueur de cette salle, et une estrade réservée au professeur garnit le fond. De là, il peut  toujours avoir l’œil ouvert sur ses élèves assis dans les bancs en face de lui. Des colonnades, peintes dans le style et le goût du pays, supportent la toiture  vitrée de ce bâtiment.  

Comme dans toutes les écoles communales, les enfants apprennent là l’histoire, la géographie, la grammaire, etc. et presque tous parlent et s’expriment en notre langue d’une manière parfaite. M. de Salvandy, lors de sa visite à l’école de M. Weil, après avoir passé en revue les cahiers et les devoirs des élèves, le complimenta sur le succès qu’il avait obtenu, et adressa aux enfants une allocution toute paternelle et toute bienveillante ; puis, avant de se retirer, il dit au directeur : ‘’Je veux voir si ces enfants comprennent le français ‘’ ; alors s’adressant à eux : ‘’Mes enfants, leur dit-il, je vous donne congé’’, et ceux-ci de s’exclamer ‘’Vive le Roi ! Vive le ministre’’. M. de Salvandy fut convaincu après cela que nos petits écoliers comprenaient parfaitement.  

Le samedi, il y a un examen public, et les enfants expliquent en français le texte de la Bible, ils récitent le précis d’instruction religieuse, et le professeur leur fait un cours d’histoire sainte.  

Autrefois les jeunes Algériennes ne recevaient aucune espèce d’instruction ; grâce à la présence des Français et au zèle de l’administration, une école indigène pour les jeunes juives existe à Alger depuis déjà neuf à dix ans, et là aussi on ne peut que se louer de cet établissement. J’ai eu l’occasion, et assez souvent même, de voir plusieurs jeunes personnes sorties de cette école, qui ne seraient certes pas déplacées dans nos salons, à côté de nos charmantes parisiennes, tant à cause de leur instruction et de leur esprit que de leur beauté. Il en est qui dessinent, touchent du piano, et font des ouvrages à l’aiguille les plus fins et les plus délicats, et tout cela avec un goût et un tract qu’on ne rencontre nulle part ailleurs que dans la capitale ; Leur accent, lorsqu’elles prononcent le français, est d’une pureté telle que bien des provinciales pourraient en être jalouses, et le sont en effet.  

Piquantes, spirituelles à l’excès, elles charment les loisirs de la conversation par leur verve animée, et rien ne saurait plaire davantage que leur société ; aussi sont elle très recherchées, et il n’est pas d’Européen, de ceux que les spéculations n’absorbent pas entièrement, qui ne mette tout en œuvre pour jouir du plaisir qu’on éprouve à passer quelques instants, aux jours de fêtes, dans une famille juive.  

Nous avons déjà dit, puisque nous reparlons de fêtes, qu’à Alger elles étaient très strictement observées Il en est de même de toutes les cérémonies obligatoires, pour les circoncision, (Mila), les majorités religieuses des garçons (Bar Mitzva), et les mariages qui se font avec en très grandes solennité. Les femmes sont admises dans les synagogues pour toutes ces fêtes, et font retentir des cris de joie qui ont quelque chose de barbare (1). L’opération de la circoncision se pratique comme elle est décrite dans le (Yoré Déa)  et la cérémonie se fait toujours dans une des synagogues ; un grand festin auquel sont invités tous les parents et amis termine cette fête qui, à Alger, se répète  (Barouh hachem) (Dieu soit loué) presque tous les jours.  

La majorité religieuse ne ressemble pas tout à fait à notre initiation. Lorsqu’un garçon atteint sa treizième année, ses parents ou tuteurs invitent ses amis et ses connaissances à assister à l’office du matin (Shaarith), le jour de l’anniversaire de l’enfant. Là, en présence de tous les assistants, le néophytes endosse pour la première fois le thalet et attache les théphilin, puis il officie lui-même. La prière une fois achevée, il adresse aux invités un sermon (dracha) sur un sujet quelconque du Talmud ou de la Mischna, qui est toujours suivi des cris ordinaires du you, you de ces dames, dont les gosiers sont infatigables.  

On se retire après s’être embrassé comme de coutume en se souhaitant toute sorte de bénédictions, et en faisant des vœux pour le bonheur de celui qui dès, ce moment, est considéré comme un homme dans tous ses actes religieux. Celui-là de son côté, comme tous les enfants de son âge, pense à ses beaux habits et au bon déjeuner qui l’attend, et choses agréables l’occupent bien plus que toutes les belles phrases qui lui sont débitées. Le samedi qui suit (3), car comme on a pu le voir par la description que je viens de faire, les enfants célèbrent leur majorité religieuse le jour même où ils atteignent treize ans ; le samedi suivant, dis-je, il retourne à la Schnogha et lisent, comme chez nous, lorsque leur tour arrive de monter au Sepher, une ou plusieurs parachas, suivant la facilité de l’enfant et le bon vouloir du commissaire ou (parnas). Les Israélites algérien font la lecture de la (thora) à peu près comme leurs coreligionnaires Portugais.  

                                                           Alphonse Ennery. 

(la fin au prochain numéro). 

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-Le sarma est unes espèce de long cornet fait avec des fils d’or et d’argent, qui a à peu près la forme d’un bonnet de magicien. 

2- Nous ne voulons rien dire contre les petits bonnets qui coiffent si ben nos dames, et qui vont parfaitement à leurs costumes.  

- Qu’on se figure le tapage épouvantable que feraient plusieurs femmes en criant en chœur et avec des voix tout à fait de tête : You, you, you, you, et, et cela souvent pendant vingt minutes, sans s’arrêter.