Par Serge Dahan, Président de l'Association Morial

La Shoah n’appartient pas au passé. Elle continue d’interroger notre présent, notre langage et notre capacité à nommer le réel.
Pour les Juifs d’Algérie, comme pour l’ensemble du peuple juif, elle n’a jamais été un événement lointain. Elle s’est imposée d’emblée comme une réalité qui nous concernait directement, dans notre condition, dans notre histoire, dans ce qu’elle révélait de notre vulnérabilité.
La Shoah s’est aussi imposée à travers une conscience plus ancienne, celle de l’unité et de la solidarité du peuple juif.
L’histoire des Juifs d’Algérie est ancrée dans une culture biblique. Les Juifs d’Algérie inscrivent la Shoah dans une mémoire longue, celle d’un peuple confronté, à travers les siècles, à la persécution, à l’exil, à la mise en danger de son existence même.
La connaissance des textes, des récits, des épreuves traversées, de l’exil à la destruction, donne aux événements contemporains une intelligibilité immédiate.
Ce qui se produit en Europe n’est pas perçu comme une rupture mais comme une tragédie radicale qui s’inscrit dans une histoire longue, celle des expulsions, des persécutions et des déracinements, dont la mémoire séfarade, marquée notamment par l’expulsion de 1492, porte l’empreinte.
La Shoah est une atteinte portée à l’ensemble du peuple juif. Elle est intégrée dans une solidarité immédiate. Cette conscience partagée fait émerger, avec une acuité nouvelle, une question décisive, celle d’un lieu où cette vulnérabilité ne dépendrait des décisions des autres.
Les Juifs d’Algérie n’ont pas été déportés, mais ils ont compris.
Car entre 1940 et 1942, sous le régime de Philippe Pétain, les Juifs d’Algérie ont été exclus, déchus de leur citoyenneté, écartés des écoles, des professions, de la vie publique. L’internement existait. Des camps fonctionnaient au sud. Des mesures comme le port de l’étoile jaune étaient envisagées.
Ce qu’ils vivaient n’était pas l’extermination. Mais c’était le même processus à l’œuvre, celui qui, en Europe, allait jusqu’à l’anéantissement.
Lorsque, dès 1945, la réalité du génocide des Juifs d’Europe devient pleinement connue, elle apparaît comme l’aboutissement d’une logique dont les Juifs d’Algérie avaient perçu les premières étapes.
Après 1945, les droits de Juifs en Algérie sont rétablis. La citoyenneté revient.
Mais la perception du monde a changé.
La Shoah introduit une donnée irréversible : les protections peuvent disparaître, les statuts peuvent être renversés, les sociétés peuvent basculer.
Dans ce contexte, le sionisme change de nature. Avant la guerre, il existait en Algérie, mais restait en arrière-plan. Après la Shoah, ce qui était une idée devient une réponse.
L’indépendance de l’État d’Israël marque un tournant. Elle introduit une réalité nouvelle : celle d’un État juif, d’un lieu où l’existence ne dépend plus de décisions extérieures. Elle donne ainsi une portée concrète à une attente ancienne, transmise de génération en génération, celle que résume la formule rituelle : « l’an prochain à Jérusalem ».
L’État d’Israël modifie profondément les représentations. Israël devient une référence concrète, une possibilité, et cette transformation passe en grande partie par la jeunesse.
Les mouvements de jeunesse jouent un rôle décisif. Ils diffusent une culture nouvelle, apprentissage de l’hébreu, chants, engagement collectif, projet. Pour une partie des jeunes, Israël devient un horizon.
Dans les années 1950, les premiers départs vers Israël ont lieu. Ils restent minoritaires, mais ils créent des liens concrets. À travers ces échanges, des ponts humains, familiaux et culturels se construisent. Israël cesse d’être une idée lointaine pour entrer dans les trajectoires des familles.
Dans le même temps, le rapport à la France évolue. L’expérience de Vichy a laissé une trace durable : la citoyenneté a été retirée par l’État lui-même. La Shoah renforce cette fragilité perçue.
Lorsque la guerre d’Algérie éclate, l’incertitude s’installe, les équilibres se fragilisent. Dans ce contexte, la mémoire de la Shoah, l’expérience de Vichy et l’existence d’Israël prennent une signification nouvelle, même s’ils ne déterminent pas les choix.
En 1962, la grande majorité des Juifs d’Algérie choisit la France, pour des raisons historiques, culturelles et sociales.
Dès l’après-guerre, puis plus encore après l’installation en métropole, les Juifs d’Algérie s’investissent pleinement dans le travail de mémoire. Ils participent aux commémorations, transmettent les récits, relaient la parole des survivants, inscrivent la Shoah dans l’éducation des générations suivantes.
Ils prennent part, aux côtés des rescapés et de l’ensemble du monde juif, à un combat qui s’impose progressivement : celui contre l’oubli.
Des institutions comme le Mémorial de la Shoah, ainsi que de nombreuses initiatives, jouent un rôle essentiel dans cette transmission. Héritier d’un travail de collecte engagé dès la guerre, le Mémorial de la Shoah ne se contente pas de conserver les archives : il les rend vivantes et accessibles, en les inscrivant dans une démarche pédagogique exigeante.
Cette transmission passe d’abord par l’éducation des élèves dans les écoles. Des ateliers, visites guidées, rencontres avec des historiens, avec des témoins, permettent d’incarner une histoire en donnant des visages, des récits et des parcours aux victimes, ces dispositifs rendent perceptible l’ampleur de la catastrophe.
Elle repose également sur la formation des enseignants, qui leur fournit les outils nécessaires pour aborder avec justesse un sujet complexe, sensible et souvent instrumentalisé. Les voyages à Auschwitz-Birkenau constituent, quant à eux, des moments décisifs : en donnant une portée concrète à l’histoire, ils offrent une expérience qui marque durablement les esprits et contribue à faire de la mémoire non pas un simple héritage, mais une responsabilité.
Mais aujourd’hui, un autre combat s’impose : celui contre le négationnisme, bien sûr, mais aussi contre une stratégie plus insidieuse, le détournement du mot même de génocide. Car il ne s’agit pas seulement d’un glissement sémantique, mais d’une instrumentalisation visant à banaliser, relativiser et à dissoudre la singularité du projet d’extermination des Juifs d’Europe.
En dénaturant le sens historique et juridique de ce mot, des acteurs politiques et idéologiques en font un instrument de combat, au prix d’une véritable falsification historique, nourrie d’approximations, de déformations et de mensonges, reposant sur des procédés identifiables, mise en équivalence de situations sans commune mesure, inversion des responsabilités et instrumentalisation politique de l’histoire.
Ces usages ne sont pas neutres, ils visent à relativiser la singularité de la Shoah, à affaiblir la mémoire juive et à nourrir l’antisémitisme. En substituant le slogan aux faits, ces discours, portés par l’extrême gauche radicale et par des idéologies islamistes, ne se contentent pas de déformer l’histoire : ils en organisent la falsification.
Car à mesure que les mots sont détournés, c’est la vérité elle-même qui vacille, et avec elle la capacité de nommer, de comprendre et de transmettre. Face à cela, la neutralité n’est pas une option, transmettre, c’est tenir. Tenir les faits, tenir les mots, tenir la mémoire, là où d’autres s’emploient à les dissoudre.