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Par Serge Dahan, Président de l'Association Morial

À l’occasion de Yom HaZikaron, cette tribune revient sur un engagement souvent oublié : celui de volontaires juifs venus du monde entier, et notamment d’Algérie, pour soutenir l’État d’Israël menacé en 1948.

Le 29 novembre 1947, l’Organisation des Nations unies adopte la résolution 181, prévoyant le partage de la Palestine mandataire en deux États, l’un juif, l’autre arabe.

Ce vote, dans le contexte immédiat de l’après Shoah, donne une traduction politique à une aspiration ancienne. Mais il est immédiatement rejeté par les États arabes et par la Ligue arabe, qui contestent la légitimité du partage.

Dès décembre 1947, une guerre civile éclate en Palestine sous administration de l’Empire britannique.

Le 14 mai 1948, David Ben Gourion proclame l’indépendance de l’État d’Israël.

Le lendemain, les armées de plusieurs États arabes, Égypte, Transjordanie, Syrie, Irak, Liban entrent en guerre avec pour objectifs la destruction de cet État naissant et de mettre fin à la présence juive.

Dans cette guerre, l’histoire ne se joue pas uniquement dans les états-majors ni dans les décisions diplomatiques prises à New York, au Caire ou à Londres.

Elle se construit aussi dans un espace moins visible mais tout aussi décisif : celui des mobilisations humaines, des réseaux transnationaux et des engagements individuels qui viennent, dans l’urgence, pallier les fragilités de l’État d’Israël en formation et répondre à un risque existentiel.

Car derrière les affrontements militaires se déploie une dynamique plus profonde : une mobilisation d’une large partie du monde juif portée par des hommes et des femmes qui perçoivent dans cette guerre menée par les voisins arabes une nouvelle épreuve de survie collective.

Dans l’immédiat après-guerre, à peine trois ans après la destruction des Juifs d’Europe, l’hypothèse d’un nouvel anéantissement ne relève pas de l’abstraction, mais d’une crainte tangible.

Des volontaires, hommes et femmes, quittent leur pays, franchissent les frontières, contournent parfois les interdits pour rejoindre Israël. Ils viennent d’Europe, des Amériques, d’Afrique du Nord.

Parmi eux, des Juifs d’Algérie.

Moins de trois ans après la fin de la guerre, le monde juif est à vif.

Six millions de morts, des familles entières anéanties, des lignées interrompues, des communautés séculaires rayées de la carte.

Ce ne sont pas seulement des chiffres. Ce sont des absences partout.
Des parents qui ne reviendront pas, des enfants disparus, des noms effacés, des histoires brisées, des générations détruites.

Le vide est immense.

En 1948, les survivants sont là, beaucoup sans foyer, beaucoup sans pays.
Regroupés dans des camps à travers l’Europe, ils vivent dans un entre-deux insoutenable. Ils portent en eux une mémoire immédiate : celle de la violence, de la déportation, de la faim, de la mort.

La conscience partagée est que le monde n’a pas voulu savoir, n’a pas empêché l’anéantissement. Que l’extermination a eu lieu sous les yeux de tous.

Et c’est avec cette mémoire encore brûlante, encore à nu, que s’ouvre l’entrée en guerre des États arabes contre Israël. Cette décision arabe est perçue comme un possible recommencement. Comme l’écrit l’historienne Anita Shapira "la guerre de 1948 est vécue comme la crainte d’une répétition de l’abandon et de l’impuissance éprouvés durant la Shoah".

Cette perception provoque un basculement : elle transforme l’angoisse en action, la mémoire en engagement et déclenche une mobilisation d’une ampleur inédite.

Une mobilisation qui s’enracine dans des structures existantes : organisations sionistes, associations communautaires, mais aussi certains réseaux clandestins de survie et de résistance, forgés dans l’épreuve même de la guerre.

Pendant l’Occupation, partout en Europe, des femmes et des hommes ont organisé, souvent au péril de leur vie, des filières pour cacher des enfants, fabriquer de faux papiers, faire passer des frontières, ravitailler des familles traquées, des Juifs qui ont sauvé d’autres Juifs.

Des organisations comme l’Œuvre de secours aux enfants ou l’American Jewish Joint Distribution Committee, aux côtés de multiples réseaux informels, ont constitué une trame de solidarité clandestine, discrète mais vitale.

En France, cette dynamique se prolonge et se structure dès la Libération avec la création du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France, qui fédère les institutions juives et devient un acteur central de la reconstruction communautaire.

En Afrique du Nord, et notamment en Algérie, la structuration est plus diffuse mais bien réelle. Des relais communautaires, des consistoires, des cercles associatifs et des réseaux informels assurent la circulation de l’information, l’organisation de collectes et l’identification de volontaires. Ces espaces, moins institutionnalisés qu’en métropole, participent néanmoins à cette trame de solidarité qui relie la diaspora au destin du nouvel État.

Mais en 1948, certains de ces réseaux changent de nature. Ce qui relevait de la survie devient mobilisation, ce qui relevait de l’entraide devient organisation, ce qui relevait de la clandestinité devient stratégie.

Ils assurent désormais, de manière coordonnée et souvent dans l’urgence, le recrutement de volontaires, l’organisation de leur acheminement vers Israël, la collecte de fonds, l’acquisition d’armements, en contournant les restrictions internationales.

Cette transformation est décisive. Elle donne à Israël naissant et fragile une profondeur humaine, logistique et financière.

Comme le souligne l’historien Martin van Creveld : « sans ces flux d’hommes, de compétences et de ressources, la capacité militaire israélienne initiale aurait été compromise ».

Cette mobilisation repose sur des profils variés, dont la diversité même dit quelque chose de la profondeur du moment.

Elle rassemble d’abord des survivants de la Shoah. Sortis des camps ou de la clandestinité, souvent seuls, sans famille, sans foyer, beaucoup n’ont plus d’ancrage en Europe. Les camps de personnes déplacées en Allemagne, en Autriche ou en Italie deviennent des points de départ. Certains embarquent clandestinement sur des navires organisés par des réseaux, d’autres franchissent les frontières par voie terrestre.

La mobilisation touche également d’autres femmes et hommes, récemment démobilisés de la Seconde Guerre mondiale. Anciens soldats des armées alliées, français, britanniques, américains, ils ont combattu en Europe, en Afrique du Nord, parfois dans les rangs de la Résistance. Ils savent manier une arme, organiser une unité, lire une carte, tenir une position.

Ils ne sont pas des volontaires improvisés. Ils sont des hommes formés à la guerre. Certains rejoignent les unités combattantes. D’autres apportent des compétences techniques décisives.

Dans l’aviation, leur rôle est déterminant. Des pilotes volontaires, souvent américains, parfois vétérans de l’US Air Force, arrivent clandestinement pour former les premières escadrilles israéliennes.

Beaucoup arrivent sous de fausses identités, contournant les embargos internationaux, franchissant les frontières comme ils l’avaient parfois déjà fait pendant la guerre. Ils savent ce qu’ils font et ils savent pourquoi ils le font.

Une partie de la jeunesse juive se mobilise. Issue des mouvements de jeunesse sionistes comme la Hashomer Hatzair ou le Dror, mais aussi, pour certains, des réseaux de résistance en Europe, cette génération a grandi dans la guerre. Certains ont été agents de liaison, convoyeurs, combattants clandestins, parfois dès l’adolescence.

En 1948, ils n’ont souvent pas vingt-cinq ans, et pourtant, ils partent. On les retrouve dans les brigades combattantes, dans les kibboutzim transformés en positions défensives, dans les convois qui tentent de ravitailler Jérusalem assiégée, souvent sous le feu, sur des routes étroites et constamment menacées.

Ce sont ces hommes et ces femmes qui donnent à cette mobilisation sa réalité concrète. Leur engagement s’inscrit dans une histoire plus ancienne et prend une forme organisée : celle du Mahal, Mitnadvei Hutz LaAretz, « volontaires de l’étranger ». Cette structure se met en place dès 1947-1948 sous l’impulsion des dirigeants du Yishouv et de la Haganah, qui cherchent à pallier le manque de combattants formés. Le recrutement est coordonné depuis l’étranger.

L’ensemble reste placé sous l’autorité politique et militaire des dirigeants de l'Etat d'Israël, en particulier David Ben-Gurion, qui soutient activement l’intégration de ces volontaires dans les forces naissantes. Sur le plan opérationnel, les volontaires du Mahal ne constituent pas une armée autonome : ils sont intégrés directement dans les unités existantes.

Ce dispositif regroupe plusieurs milliers de combattants venus de la diaspora pour rejoindre les forces israéliennes. Selon l’historien Howard M. Sachar, plus de 3 500 volontaires étrangers participent à la guerre de 1948, issus d’une cinquantaine de pays.

Mais au-delà du nombre, c’est leur nature qui est décisive, le Mahal est un multiplicateur de capacité. Ses volontaires apportent ce qui manque au jeune État : une expérience militaire, des compétences techniques, une capacité d’encadrement. Dans les transmissions, la logistique, l’artillerie, leur expertise permet de structurer rapidement des unités encore embryonnaires. Certains prennent même des fonctions de commandement.

Ces volontaires ne sont ni mercenaires ni soldats réguliers, ce sont des volontaires d’une guerre qu’ils choisissent de faire leur. Comme le souligne également Benny Morris, « leur contribution est visible dans les moments critiques du conflit, lorsque l’équilibre des forces reste incertain ».

Le Mahal incarne ainsi, à lui seul, la nature de cette mobilisation : transnationale, volontaire, expérimentée et portée par la conviction que l’existence même de l’État est en jeu. Cette mobilisation repose sur trois ressorts indissociables : un sentiment d’urgence immédiate, une mémoire encore brûlante de la Shoah, et la perception d’un risque réel d’anéantissement.

En 1948, la guerre surgit dans un monde hanté par les images des camps, les charniers, les chambres à gaz. Et dans ce paysage encore dévasté, l’annonce de la mobilisation des armées arabes pour détruire Israël résonne avec une violence particulière. Pour le monde juif, c’est voir l’histoire basculer à nouveau, c’est voir se dessiner la possibilité d’un nouvel effacement.

Dans cet instant, la mémoire récente rejoint une mémoire plus ancienne. C’est toute l’histoire d’un peuple traversant les siècles entre exil et persécution, dispersion et survie : des images, des récits, des archétypes bibliques réapparaissent. La chute d'Israël serait vécue comme une répétition tragique. Comme l’analyse Elie Barnavi, la guerre de 1948 est vécue par une grande partie du monde juif comme une guerre de survie collective, bien au-delà de ses dimensions strictement militaires.

La mobilisation des Juifs d’Algérie, quant à elle, en 1948, n’est ni marginale ni distante. À Alger, Oran, Constantine, la guerre s’invite dans le quotidien.
On la lit, on la commente à la sortie des synagogues, on en parle à table, le soir, en famille. Derrière les nouvelles du front, une inquiétude monte. Très vite, la solidarité s’organise. Des collectes sont lancées dans les consistoires, les associations, les réseaux communautaires. On donne ce que l’on peut.

Dans les grandes villes, une génération est prête, formée dans les mouvements de jeunesse, qui a grandi dans l’ombre de la guerre, entendu les récits, compris. Entre 1947 et 1949, plus de 3 500 volontaires étrangers rejoignent Israël dans le cadre du Mahal, venus de près de 60 pays. Parmi eux, des Juifs d’Algérie.

Ils arrivent seuls, par petits groupes. Leur trajet est presque toujours le même : Algérie, Marseille, Israël. Beaucoup ont déjà combattu. Anciens soldats de l’armée française, ils ont connu l’Afrique du Nord, l’Italie, la Libération. Dans une armée encore embryonnaire, ils sont immédiatement utiles. À leurs côtés, des jeunes sans expérience militaire, mais avec une conviction, ils savent pourquoi ils sont là. Une fois intégrés, ils sont envoyés là où il faut tenir : la route de Jérusalem, des positions isolées, des zones de combat difficiles. Avec peu d’armes. Peu de moyens.

Les volontaires juifs d’Algérie n’ont pas laissé de récit collectif structuré, ni de mémoire institutionnalisée. Leur engagement s’inscrit bien dans celui du Mahal qui regroupe entre 3 500 et 4 000 volontaires étrangers venus de plus de quarante pays.

Les profils des juifs d’Algérie identifiés correspondent majoritairement à de jeunes adultes, parfois anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale au sein de l’armée française. Leur départ s’effectue le plus souvent de manière individuelle et sont intégrés directement dans les unités existantes, d’abord au sein de la Haganah puis de l’armée israélienne..

En 1948, rien n’était joué. L’État d’Israël était sous la menace, au sortir de l’histoire la plus meurtrière que le peuple juif ait connue. Face à cela, la diaspora n’est pas restée à distance. Elle a agi. Les Juifs d’Algérie n’ont pas été en retrait. Ils ont compris ce qui se jouait, et ils ont pris leur part.

Si la victoire militaire de 1948 revient d’abord aux forces israéliennes, l’apport des volontaires du Mahal a constitué un soutien réel, parfois décisif dans certains domaines, et pose une question qui dépasse cet épisode : que fait une diaspora lorsque l’existence même de son peuple est en jeu ?

Leur réponse est simple, exigeante : ne pas détourner le regard, ne pas attendre, ne pas déléguer, être là.