Imprimer
Affichages : 22

Par Serge Dahan, Président de l'Association Morial

Chaque année, Yom Yeroushalaim vient réveiller quelque chose de profondément intime. Jérusalem ne nous appartient pas seulement par l’histoire : elle nous habite. Elle nous est transmise depuis des générations dans les prières murmurées, les chants, les récits de nos parents et de nos grands-parents, dans les larmes de l’exil comme dans l’espérance obstinée du retour.

 

Chaque Juif porte en lui une part de Jérusalem, non comme un souvenir lointain, mais comme une présence intérieure qui traverse le temps sans jamais s’effacer.

Depuis des siècles, les mêmes mots accompagnent notre histoire :

« Si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite m’oublie ! Que ma langue s’attache à mon palais si je cesse de penser à toi, si je ne place Jérusalem au sommet de toutes mes joies. »

Ces paroles des Psaumes disent un amour presque charnel entre un peuple et sa ville. Un lien si profond qu’aucune destruction, aucun exil, aucune persécution n’a pu le rompre. Car Jérusalem n’est pas née dans l’histoire juive comme une simple capitale, elle est un lieu choisi, porté par une promesse spirituelle.

Bien avant le règne du roi Roi David, le mont Moriah, le mont Sion, occupe une place centrale dans la Genèse. C’est là qu’Abraham, dans l’épisode de l'Akedat Yitzhak, le sacrifice d’Isaac, accepte de répondre à la demande divine en offrant son fils avant que le sacrifice ne soit interrompu. Dans son commentaire biblique, Rashi explique que la terre de Moriah est Jérusalem. « Ce mont Moriah est la montagne d’où Israël a reçu l’enseignement des prophètes », écrit-il en référence aux Psaumes qui font de Jérusalem non seulement un lieu de royauté, mais aussi un lieu de révélation et de transmission.

Lorsque David accède au pouvoir, le peuple d’Israël traverse une période de divisions profondes. Le royaume est fragile, partagé entre Juda au sud, où David règne, et les tribus du nord encore attachées à la maison de Saül. Son regard se tourne alors vers Jérusalem, ville jebuséenne encore indépendante.

En conquérant Jérusalem, David reconnaît dans cette ville le lieu destiné à accueillir la Présence divine au milieu du peuple d’Israël. En entrant à Jérusalem avec l’Arche d’Alliance, David ne fonde pas seulement une capitale ; il inscrit le destin du peuple juif dans une géographie où le pouvoir politique et l’Alliance divine se rejoignent. David érige un autel sur le mont Moriah et nourrit le projet de bâtir le Temple.

Cette mission reviendra à son fils, le roi Solomon, dont le nom dérive de Shalom, la paix. Figure emblématique de sagesse et de discernement, Salomon incarne l’âge d’or du royaume d’Israël. Son règne est associé à la paix, à la justice, au rayonnement spirituel, au développement du royaume et à la prospérité du peuple.

David préparera chaque étape de cette œuvre sacrée : il désignera le mont Moriah comme lieu du futur Temple, organisera les plans et transmettra à Salomon la responsabilité d’édifier le Premier Temple de Jérusalem, destiné à devenir le cœur du peuple juif.

Jérusalem devient la capitale, le centre du judaïsme, le lieu vers lequel convergent les prières, les pèlerinages et l’espérance du peuple juif à travers le monde.

Mais l’histoire de Jérusalem est aussi celle des épreuves traversées par le peuple juif. En -586 avant notre ère, le Premier Temple est détruit par les Babyloniens de Nabuchodonosor. Jérusalem est ravagée et une partie du peuple part en exil à Babylone. Pourtant, même loin de leur terre, les exilés continuent de tourner leurs prières vers Jérusalem. C’est dans cet exil que naît le cri bouleversant du psaume : « Si je t’oublie, Jérusalem… »

 

Quelques décennies plus tard, après l’exil de Babylone, le retour sur la terre d’Israël devient possible et le Second Temple est reconstruit à Jérusalem, la ville renaît et retrouve son rôle spirituel.

 

Mais cette renaissance sera, elle aussi, brisée par l’histoire. En l’an 70 de notre ère, les armées romaines de Titus assiègent puis détruisent Jérusalem dans une violence immense. Le Second Temple est incendié, la ville ravagée, une grande partie de la population massacrée, réduite en esclavage ou dispersée à travers l’Empire romain.

Quelques décennies plus tard, après la révolte de Bar Kokhba en 135, l’empereur Hadrien cherche à effacer jusqu’au souvenir du lien entre le peuple juif et Jérusalem. La ville est rebaptisée Aelia Capitolina, le mont du Temple profané par des sanctuaires païens, et les Juifs sont interdits d’accès à leur propre cité, à l’exception d’un jour par an selon certaines sources antiques.

 

Sous domination romaine puis byzantine chrétienne, malgré les interdictions, les humiliations et les persécutions, des Juifs continuent de vivre à Jérusalem ou tentent sans cesse d’y revenir. Même réduite à une présence fragile, la relation entre le peuple juif et sa ville ne se rompt jamais.

 

Après la conquête musulmane du VIIe siècle, les Juifs sont de nouveau autorisés à revenir à Jérusalem. Des communautés se reconstituent autour de la ville et la vie religieuse renaît progressivement à proximité du mont du Temple et du Mur occidental.

 

Les siècles suivants seront marqués par les bouleversements de l’histoire : les Croisés prennent Jérusalem en 1099 dans un bain de sang, puis viennent les périodes ayyoubides, mameloukes et ottomanes. Jérusalem connaît tour à tour les guerres, les destructions, la pauvreté et les épidémies. Et pourtant, jamais la présence juive ne disparaît de Jérusalem.

À travers les siècles des familles juives demeurent à Jérusalem. Des pèlerins affluent depuis le Maghreb, le Yémen, l’Europe ou l’Empire ottoman, des générations entières rêvent d’y vivre ou d’y être enterrées.

 

Même au cœur de l’exil, Jérusalem reste le centre de la vie juive, le lieu vers lequel se tournent les prières, les regards et l’espérance du peuple juif. Sous la houppa, un verre est brisé en souvenir du Temple détruit. Dans certaines maisons juives, un pan de mur demeure volontairement inachevé pour rappeler Jérusalem.

L’histoire contemporaine vient ajouter une nouvelle dimension, lorsque l’État d’Israël renaît en 1948, à l’issue de la guerre d’indépendance, Jérusalem se retrouve divisée. La partie ouest passe sous souveraineté israélienne tandis que Jérusalem-Est, incluant la Vieille Ville, le mont du Temple et le Mur occidental, est occupée par la Jordanie.

 

Pendant dix-neuf ans, les Juifs sont interdits d’accès à leurs lieux saints. Le quartier juif de la Vieille Ville est détruit, des synagogues sont profanées, des pierres tombales du mont des Oliviers sont arrachées et le Mur occidental, dernier vestige du Temple, est laissé à l’abandon.

 

Puis vient la guerre de six jours de juin 1967. En quelques jours, Israël reprend Jérusalem-Est et la Vieille Ville. Les images des soldats israéliens découvrant le Mur occidental bouleversent le monde juif entier. Lorsque le commandant Mordechai Motta Gur annonce : « Le mont du Temple est entre nos mains », beaucoup ont le sentiment que l’histoire biblique rejoint l’histoire contemporaine.

 

Après des siècles d’exil, de destructions et d’interdictions, les Juifs peuvent de nouveau prier librement au Mur occidental. C’est cet événement que commémore aujourd’hui Yom Yeroushalaim.

 

Mais Jérusalem n’est pas seulement une ville ancrée dans les pierres du passé. Elle est une ville vivante, vibrante, en mouvement permanent. Une ville où l’histoire ancienne dialogue chaque jour avec la modernité. Jérusalem est une rencontre entre les siècles : les murailles anciennes côtoient les lignes contemporaines du tramway.

Chaque quartier raconte une histoire. La Vieille Ville porte encore l’empreinte des générations juives présentes depuis le temps du roi David et de celles revenues après les exils successifs. Le quartier musulman porte des traditions venues d’Orient. Le quartier chrétien rappelle l’histoire spirituelle du christianisme. Le quartier arménien témoigne d’une présence ancienne et profondément enracinée dans la ville.

Plus loin, des quartiers comme Yemin Moshe, Nachlaot ou encore Mahane Yehuda racontent la renaissance moderne de Jérusalem, les vagues d’immigration juive venues d’Europe, du Maghreb, du Yémen ou d’Irak, et cette mosaïque humaine qui donne à la ville son énergie.

 

Depuis 1967, Jérusalem, capitale d’Israël, n’a cessé de se développer, de se restaurer et de rayonner. La ville s’est étendue, ses quartiers se sont remplis de vie, d’études, de prières, de culture et de création. Jérusalem est aujourd’hui une ville habitée, aimée, célébrée, où l’ancien et le moderne coexistent.

 

Pour les Juifs d’Algérie, Jérusalem a toujours occupé une place particulière dans la transmission et dans la vie quotidienne. À Constantine, Alger, Oran ou Tlemcen, son nom traversait les chants de Shabbat, les piyoutim et les enseignements des rabbins d’Afrique du Nord. Jérusalem n’était pas perçue comme une ville lointaine, mais comme une présence familière, un horizon spirituel vivant au cœur des familles.

 

Les grands rabbins du judaïsme algérien ont entretenu cet attachement profond à Sion, rappelant sans cesse que, même dispersé à travers le monde, le peuple juif continuait de tourner son regard vers Jérusalem. Cet amour de Sion faisait naturellement partie de l’éducation, de la foi et de l’identité des Juifs d’Algérie.

 

Lorsque l’État d’Israël renaît en 1948, les Juifs d’Algérie vivent cet événement comme l’accomplissement d’une espérance ancienne portée depuis des générations. Des jeunes et des familles choisissent de rejoindre Israël pour participer à la construction du jeune État. Certains contribuent au développement des villes, de l’agriculture, de l’éducation ou de la culture ; d’autres s’engagent dans la défense du pays lors de ses premières guerres. Tous portent avec eux cette fidélité à Jérusalem transmise depuis l’enfance.

Puis vient 1962, le départ d’Algérie et une nouvelle blessure de l’exil. Mais au milieu de ce bouleversement, Jérusalem demeure un point d’ancrage, une continuité plus forte que les fractures de l’histoire.

 

Célébrer Yom Yeroushalaim, c’est célébrer Jérusalem, capitale réunifiée d’Israël. C’est reconnaître la profondeur d’un héritage millénaire nourri par l’histoire, la foi, les épreuves et la transmission. Mais c’est aussi accepter une responsabilité, celle de transmettre aux générations futures une Jérusalem fidèle à son histoire, consciente de sa vocation spirituelle et porteuse d’un avenir où le peuple juif continue de rencontrer son destin.