Par Serge Dahan, Président de l'Association Morial

Bien avant l’arrivée des Français, les Juifs vivaient déjà à Constantine, Tlemcen, Oran ou Alger. Certaines de ces communautés étaient présentes depuis l’Antiquité ; d’autres avaient été renforcées après l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492. Ils faisaient partie de cette terre depuis des siècles.
Sous la régence ottomane, ils vivaient dans une condition juridiquement inférieure. Ils commerçaient, étudiaient, priaient, parlaient l’arabe, le judéo-arabe ou l’espagnol hérité de leurs ancêtres séfarades. Ils appartenaient à l’histoire de l’Algérie bien avant que celle-ci ne devienne française.
Lorsque la France conquiert Alger en 1830, une nouvelle époque s’ouvre. Pour les Juifs d’Algérie, la France devient progressivement la promesse d’une émancipation politique.
Cette promesse ne se réalise pas immédiatement. Pendant plusieurs décennies, les Juifs d’Algérie demeurent des sujets français sans être citoyens. Le sénatus-consulte de 1865 leur ouvre la possibilité d’accéder individuellement à la citoyenneté française, mais à la condition de renoncer à leur statut personnel religieux. Peu franchissent ce pas. Le 24 octobre 1870, le décret Crémieux accorde collectivement la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie.
Pour nos grands-parents et arrière-grands-parents, ce décret ne représente pas seulement une évolution juridique. Il marque une véritable entrée dans la communauté nationale. Ils fréquentent l’école républicaine, accomplissent leur service militaire, deviennent instituteurs, médecins, commerçants, fonctionnaires ou avocats. Ils adoptent la langue française, les valeurs de la République et développent un attachement profond à la France.
Mais cette intégration ne fait pas disparaître l’antisémitisme. Dans l’Algérie coloniale, une partie de la population européenne considère que les Juifs ont bénéficié d’un privilège indu. À la fin du XIXe siècle, dans le climat de l’affaire Dreyfus, l’antisémitisme devient une force politique puissante. À Alger et à Oran, des journaux, des ligues et des responsables politiques construisent leur influence sur l’hostilité aux Juifs et au décret Crémieux.
En 1940, la France s’effondre sous les coups de l’Allemagne nazie. Le régime de Vichy abroge le décret Crémieux le 7 octobre 1940. En quelques lignes, près de soixante-dix années de citoyenneté française disparaissent. Pour les Juifs d’Algérie, ce n’est pas seulement une mesure administrative, c’est une rupture existentielle. Des enfants sont exclus de l’école, des médecins ne peuvent plus exercer, des avocats sont radiés, des fonctionnaires sont révoqués, des anciens combattants découvrent qu’ils ne sont plus considérés comme français.
Alors que la métropole est occupée, l’Afrique du Nord devient l’un des principaux piliers du régime de Vichy. L’administration applique avec zèle les lois antisémites. L’amiral François Darlan, dauphin politique du maréchal Pétain, exerce une influence déterminante sur l’ensemble de l’Empire français.
C’est dans ce contexte qu’intervient, en novembre 1942, l’Opération Torch. Pour beaucoup de Juifs d’Algérie, l’espoir renaît immédiatement. Les Alliés débarquent. On imagine le retour de la République, de l’égalité et de la citoyenneté.
À Alger, le succès même du débarquement doit beaucoup à l’action de la résistance juive locale qui, dans la nuit du 7 au 8 novembre 1942, neutralise les centres de commandement militaires, les moyens de communication et plusieurs points stratégiques de la ville. Au cœur de cette opération se trouve la jeunesse juive algéroise. Autour de José Aboulker, des jeunes Juifs, exclus de l’armée, des universités et de nombreuses professions par les lois de Vichy, prennent des risques considérables avec des moyens dérisoires. Armés parfois de quelques revolvers, ils immobilisent pendant plusieurs heures les principales autorités civiles et militaires de la ville.
L’action de cette jeunesse juive algéroise facilite directement le débarquement allié, limite les combats et accélère le ralliement des forces françaises d’Afrique. Pour beaucoup d’entre eux, cet engagement n’est pas seulement patriotique, il porte l’espoir d’une restauration immédiate de leurs droits de citoyens français. La suite n’en sera que plus cruelle.
Pour Washington, la priorité est d’assurer la stabilité politique et militaire de l’Afrique du Nord. Les autorités américaines concluent alors un accord avec François Darlan. En échange de l’ordre donné aux forces françaises de cesser le combat contre les Alliés, Darlan est maintenu à la tête de l’administration française en Afrique du Nord.
L’une des ironies cruelles de cette histoire est que les jeunes Juifs d’Alger ont contribué activement à la réussite du débarquement allié sans en recueillir les fruits. Ils ont aidé les Alliés à entrer dans la ville et pourtant les Alliés ont laissé subsister pendant de longs mois l’ordre juridique qui privait les Juifs d’Algérie de leurs droits de citoyens français. Les hommes de Vichy demeurent en place, les lois antisémites continuent d’être appliquées, le décret Crémieux n’est pas rétabli, les exclusions scolaires, professionnelles et administratives se poursuivent pendant de longs mois sous administration alliée.
Le scandale est là : ceux qui ont pris les risques pour préparer la libération d’Alger restent exclus de la communauté nationale, tandis que les hommes qui les avaient dépouillés de leurs droits sont maintenus aux commandes. L’affaire Darlan révèle jusqu’où peut aller la raison d’État lorsqu’elle décide que les principes doivent céder devant les intérêts du moment.
Le décret Crémieux ne sera rétabli qu’en octobre 1943, près d’un an après le débarquement.
Cette histoire rappelle que les droits ne sont jamais définitivement acquis et que les Juifs ont souvent servi de variable d’ajustement. La leçon tirée de la Shoah, de Vichy et des abandons successifs est simple : l'avenir des Juifs ne peut dépendre de la protection, de la bienveillance ou des promesses des autres.
La création de l’État d’Israël plonge ses racines dans une histoire ancienne, celle du peuple juif et de son lien continu avec la terre d’Israël, préservé à travers l’unité du peuple juif, la mémoire, la culture, la liturgie et le combat collectif.
Après la Shoah et après tant d’abandons, cette aspiration devient la traduction politique de la volonté et de l’urgence d’assumer soi-même sa sécurité, sa souveraineté et son avenir.
Ainsi, Israël est à la fois pour le peuple juif l’aboutissement d’une promesse millénaire et la réalisation d’une aspiration, celle d’assumer pleinement sa sécurité, sa liberté, son avenir, et son destin. Là réside aussi la signification du « Plus jamais ça » : transformer les leçons de l’histoire en responsabilité, et la mémoire en avenir.
Les jeunes Juifs d’Alger avaient contribué à la réussite du débarquement allié ; ils découvrirent pourtant que la libération qu’ils avaient aidée à rendre possible ne leur rendait pas immédiatement leurs droits. L’affaire Darlan s’inscrit ainsi dans une histoire plus longue, celle du peuple juif, qui a appris au fil des siècles que sa sécurité, sa liberté et son avenir ne peuvent durablement dépendre que de lui-même.