Par Charles Baccouche

Lisez, elle est intéressante, car c’est une façon de faire surgir l’Algérie disparue, des ombres du temps.
Je suis né dans une ville qui aimait les roses, au sein d’une famille que j’ai crue normale, mais qui est juive. Comment être normal dans ces conditions?
Ma ville s’étalait au pays lointain que l’on croyait notre terre, un pays de lumière chanté Albert Camus. Aussi loin que notre mémoire le permet, depuis la Rome impériale, avant la conquête musulmane, on trouve le passage de nos aïeux.
-Sétif la ville aux mille fleurs racontait l’Histoire des juifs, leurs deux synagogues, dont l’une
remontait au troisième siècle, foi d’historien.
-Batna des Aurès montueux, aux arbres innombrables, que des oiseaux superbes égayaient de
leurs chants, abritait l’autre branche, les Levy pauvres et beaux de ma mère qui nous emmenait souvent au village dit Merouana-Corneille
Les deux branches réunies ont fait ma famille qui a enchanté mon enfance.
Depuis si longtemps les juifs étaient présents sur ces terres immenses, aux dimensions infinies, que le pays des hébreux était devenu pour nous, une légende et le judaïsme une religion.
Rome les avait chassés de leur vénérable pays où ne coulait plus le lait et le miel, un pays devenu une terre désolée traversée par des tribus turbulentes sous l’œil dédaigneux de la Sublime Porte.
Nous avons prospéré malgré l’adversité cruelle des Ottomans, et tant bien que mal, nous nous sommes enracinés dans ces villes, autour de nos rabbins et de nos synagogues, de nos coutumes et de nos communautés.
Je vous parlerai d’abord d’une petite ville avec un grand passé, qui s’étire sur les hauts plateaux enneigés l’hiver, bouillants l’été. Bien sûr, on a compris qu’il s’agit de Sétif, la haute terre, où j’ai ouvert les yeux.
Elle est enchâssée, ma ville, entre les Aurès sauvages au sud, et la fière Kabylie au Nord, la citadelle de Constantine vers l’est et les grands espaces à l’ouest, se déroulant sans fin jusqu’aux frontières chérifiennes.
Dans cette ville sans relief (bien sûr, puisque c’est plateau) vivait une communauté juive supportée par les musulmans et haïe par les catholiques, « Les pieds-noirs »
Une grande communauté pacifique vivait paisiblement à l’ombre du drapeau français, hors de portée de la fureur musulmane et de la haine des Pieds-noirs.
À partir de 1830, la France conquérante prit possession des immensités qui vont de la Méditerranée au Sahara qui plonge jusqu’aux confins de l’Afrique noire et de la Tunisie au Maroc royal.
Cette ville à la longue mémoire, est plantée sur la Terre nourricière conquise par la Rome impériale, riche, sous un climat généreux, d’eaux abondantes et de champs de blé ployant sous la caresse de vents soufflant de tous les horizons qui se rencontrent sur la plaine fertile. Les Baccouche, sont enracinés dans cette ville depuis la nuit des temps. Très pauvres, ils étaient soumis aux humeurs des arabes et des Ottomans, maîtres volatiles de ces terres délaissées.
Ils ont survécu dans l’ombre et de petits métiers, puisque les activités nobles et lucratives, étaient accaparées par les Maîtres musulmans.
L’arrivée des français modifia en profondeur, la condition juive, qui s’envola vers les cieux magiques de la culture et de la liberté de l’Occident, puissance tutélaire et redoutable en ce temps là.
Sétif (nom purement romain) pouvait s’enorgueillir de son histoire plongeant ses racines dans la romanité jonchant nos espaces, des restes de son ancienne grandeur.
Au sud dans les Aurès sauvages se dressait une petite ville ex camp dit-on d’Abdel Kader le vigoureux adversaire de la conquête française : Batna, simple camp (là, on a bâti notre maison) est devenue la « Perle des Aurès » capitale des irrédentistes Chaouias, était le cœur d’une petite communauté juive dont la famille Levy.
Ces deux villes proches et distantes ont célébré la rencontre de mes parents.
Mon père pour Sétif, Batna pour ma mère.
Batna fut le berceau des Levy dont les origines se perdent entre une Odessa mythique et le Belezma d’une Algérie sans nom, filant vers le désert sans limites qui fit rêver tant de philosophes et les fous. Les dromadaires impavides foulent encore les dunes montantes de leurs larges sabots.
Des vents mauvais nous ont secoués et nous ont envoyés vers les étonnantes terres gauloises.
Nous voilà nous les oubliés de l’Histoire, tourbillonnants comme des feuilles d’automne dans la folle aventure humaine.
Nous n’avons pas oublié, nous avons rejeté les nostalgies stériles pour un pays méconnaissable, qui n’est plus le nôtre.
Une lumière s’est levée à l’Est, qui nous rend notre dignité et notre mémoire, un retour qui s’enracine dans une identité nouvelle, qui vient du fond des âges, et nous invite à rentrer enfin, chez nous au pays des hébreux où coule le lait et le miel.