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Par Serge Dahan, Président de l'Association Morial

Dans l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, la résistance juive en Algérie demeure méconnue. Lorsque son rôle est évoqué, il se limite souvent à la nuit du 7 au 8 novembre 1942, au cours de laquelle plusieurs centaines de résistants juifs contribuèrent au succès du débarquement allié en Afrique du Nord lors de l'Opération Torch.

 

Dès 1940, les Juifs d'Algérie sont frappés de plein fouet par les mesures antisémites du régime de Vichy. Déchus de leur citoyenneté française, exclus des écoles, de l'administration, de l'armée et de nombreuses professions, ils organisent progressivement des réseaux d'entraide destinés à soutenir les familles touchées par les persécutions.

De cette résistance quotidienne naîtront peu à peu une conscience politique, des réseaux de confiance, des structures clandestines et finalement une organisation capable de jouer un rôle décisif dans les événements de novembre 1942.

L'histoire des Juifs d'Algérie ne commence pas avec la colonisation française. La présence de communautés juives en Afrique du Nord remonte à l'Antiquité et s'est poursuivie bien avant l'arrivée des Français en 1830. L'année 1870 marque toutefois un tournant décisif. Par le Décret Crémieux, le gouvernement français accorde collectivement la citoyenneté française aux Juifs d'Algérie. Au fil des décennies, pour les Juifs d'Algérie, la République française apparaît comme la garante de l'égalité civile.

 

À la veille de la Première Guerre mondiale, puis durant le conflit lui-même, plusieurs milliers de Juifs algériens servent sous l'uniforme français. Beaucoup combattent sur les champs de bataille, certains y perdent la vie, d'autres sont décorés pour leur courage. Dans de nombreuses familles, le souvenir de ces engagements nourrit un attachement profond à la France.

Pourtant, dès la fin du XIXe siècle, l'Algérie devient l'un des foyers les plus actifs de l'antisémitisme politique français. Dans les grandes villes des campagnes virulentes sont menées contre les Juifs. L'Algérie est marquée par l'Affaire Dreyfus, les idées antisémites d’Édouard Drumont rencontrent un écho important, des émeutes antijuives éclatent à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle.

 

Lorsque la guerre éclate en septembre 1939, les Juifs d'Algérie répondent naturellement à l'appel de la France. Comme lors du conflit précédent, ils se mobilisent avec le sentiment d'accomplir leur devoir envers une patrie à laquelle ils sont profondément attachés. Rien ne laisse alors présager que, quelques mois plus tard, l'État français lui-même remettra en cause leur place au sein de la nation.

 

La défaite militaire de la France face à l'Allemagne nazie en mai-juin 1940 provoque l'effondrement de la IIIe République. Le 22 juin 1940, un armistice est signé avec l'Allemagne. Quelques semaines plus tard, le maréchal Philippe Pétain reçoit les pleins pouvoirs et met en place à Vichy un nouveau régime autoritaire qui rompt avec les principes républicains.

Ce régime engage rapidement une politique de collaboration avec l'Allemagne nazie. Sans y être contraint par les autorités allemandes, il adopte une série de mesures d'exclusion visant les Juifs de France et de l'Empire colonial français. Dès octobre 1940, le premier « Statut des Juifs » les écarte de nombreuses fonctions publiques, administratives, militaires et intellectuelles.

 

Le 7 octobre 1940, le régime de Vichy abroge le décret Crémieux : les Juifs d’Algérie perdent leur nationalité française, sont exclus de la fonction publique, de l'armée, de la magistrature, de l'enseignement, de nombreuses professions libérales ainsi que de la vie politique locale. Des enfants juifs sont progressivement écartés des écoles publiques.

Leur exclusion n'est pas une simple conséquence de la défaite militaire, mais le résultat d'une politique antisémite assumée par le régime de Vichy. Cette prise de conscience est d'autant plus douloureuse qu'elle émane non d'une puissance occupante étrangère, mais de l'État français lui-même.

 

C'est dans ce contexte que les premières formes de résistance juive en Algérie prennent forme, fondée sur l'entraide, la solidarité et la préservation de la dignité des familles touchées par les lois raciales. Cette résistance évoluera progressivement vers une organisation clandestine qui jouera un rôle décisif dans les événements de novembre 1942.

 

À partir de l'automne 1940, derrière les lois de Vichy se cachent des réalités très concrètes : un professeur qui ne peut plus enseigner, un fonctionnaire renvoyé de son administration, un médecin privé de sa clientèle, des familles brusquement privées de leurs revenus. Face à cette situation, un vaste mouvement de solidarité se met en place. Dans les quartiers juifs d'Alger, d'Oran ou de Constantine, des hommes et des femmes s'organisent pour venir en aide aux plus fragiles. On collecte de l'argent, on partage des vêtements, on distribue des colis alimentaires, on recherche un emploi provisoire pour un père de famille ou un logement moins coûteux pour un foyer en difficulté. Dans l'adversité, l'entraide devient un réflexe collectif et le premier rempart contre l'exclusion.

 

Sans discours politiques, sans armes et sans clandestinité spectaculaire, une première forme de résistance est à l'œuvre. Pour beaucoup de futurs résistants, cette période est fondatrice. Les réseaux de confiance qui se créent alors, les habitudes d'organisation collective, les liens tissés entre familles, enseignants, anciens combattants, médecins ou commerçants formeront plus tard l'ossature même de la résistance clandestine. C'est dans cette solidarité quotidienne, discrète mais déterminée, que naît la résistance.

 

Parmi toutes les mesures prises par Vichy, l'exclusion des enfants juifs des écoles françaises est sans doute celle qui blesse le plus profondément les familles. Au-delà des conséquences scolaires, elle touche au cœur même de l'intégration républicaine. Depuis plusieurs générations, l'école était perçue comme le principal vecteur d'ascension sociale et d'appartenance à la nation française. Du jour au lendemain, des milliers d'enfants sont séparés de leurs camarades de classe et privés d'un avenir que leurs parents croyaient acquis. Pour beaucoup, cette expérience constitue le premier contact direct avec l'antisémitisme d'État et laissera une blessure durable dans les mémoires.

 

Professeurs, instituteurs et directeurs d'école, eux-mêmes exclus de leurs fonctions ou solidaires des familles touchées, décident de poursuivre leur mission. Ils organisent des cours dans des appartements, des locaux associatifs ou communautaires. Avec des moyens limités, ces enseignants s'efforcent de maintenir un enseignement régulier. Les programmes sont poursuivis afin que les enfants ne prennent pas de retard et puissent un jour retrouver une scolarité normale. Pour beaucoup, cette école de remplacement devient un symbole de résistance. Là encore, se créent des réseaux de confiance qui joueront un rôle dans l'organisation de la résistance clandestine.

 

À travers toute l'Afrique du Nord française, le régime de Vichy met en place un système de camps d'internement et de travail forcé. Parmi les lieux les plus connus figurent Djelfa, Boghari, Bedeau ou encore Colomb-Béchar. Pour ceux qui y sont envoyés, les conditions de vie sont éprouvantes : le travail est pénible, le climat souvent hostile et la nourriture insuffisante. Face à cette situation, des réseaux de solidarité s'organisent pour envoyer des colis alimentaires, des vêtements, des médicaments ou de l'argent. Ils s'efforcent également de maintenir le lien entre les internés et leurs proches en faisant circuler des lettres ou en intervenant auprès des autorités lorsque cela est possible. Discrètes mais essentielles, ces actions apportent un soutien matériel et moral précieux aux internés.

 

Lorsque la résistance juive clandestine se développera en 1942, elle trouvera dans ces expériences accumulées depuis deux ans un savoir-faire précieux. Une véritable conscience résistante est en train de naître.

 

Les Juifs d'Algérie avaient de nombreuses raisons de se détourner de la France. C'est l'État français qui les a déchus de leur citoyenneté et l'Algérie française porte une longue histoire de tensions antisémites. Mais face à l'épreuve ceux qui s'engagent dans l'entraide et la résistance ne renoncent pas à leur attachement à la France et font une distinction essentielle entre la France de Vichy et la France des droits civiques, de l'école républicaine et des sacrifices consentis ensemble pendant la Première Guerre mondiale.

Pour les Juifs d’Algérie, Vichy ne représente pas la France. Le régime de Pétain apparaît comme une parenthèse née de la défaite. Dès lors, peu à peu, se développe l'idée que la lutte contre Vichy  concerne aussi  l'avenir même de la France. La France a été vaincue, mais elle n'a pas disparu.

Cette idée rapproche naturellement les futurs résistants juifs de tous ceux qui refusent la défaite, qu'ils soient gaullistes, militaires restés fidèles à leur serment, républicains ou simples patriotes.

 

Lorsque les premiers contacts avec les Alliés apparaissent en 1942, cette infrastructure humaine existe. Les jeunes juifs qui prépareront l'insurrection d'Alger ne surgissent pas de nulle part, ils sont issus de deux années d'organisation, de solidarité et de résistance morale. La résistance militaire qui s'organise naît directement de cette fidélité à une certaine idée de la France.

 

À mesure que les réseaux de solidarité se transforment en organisations clandestines, les résistants juifs occupent une place de plus en plus importante dans le dispositif qui se met en place à Alger et dans plusieurs autres villes d'Algérie.

Les résistants juifs disposent de responsables identifiés, de relais dans plusieurs quartiers et de moyens de communication éprouvés. Cette avance organisationnelle explique la place occupée par les résistants juifs dans la préparation de l'action clandestine.

Autour du jeune médecin José Aboulker, de son père Henri Aboulker, de Roger Carcassonne, se constitue progressivement l'un des groupes les plus actifs de toute la résistance nord-africaine. Beaucoup de ses membres sont très jeunes. Étudiants, lycéens, jeunes médecins, commerçants, ils appartiennent à une génération qui a grandi dans l'attachement à la France républicaine. Leur détermination impressionne les autres composantes de la résistance. Alors même qu'ils ont été exclus de la citoyenneté française, tous considèrent que la France doit reprendre sa place dans le combat contre l'Allemagne et que l'honneur national exige de poursuivre la guerre. Cette attitude suscite l'estime de leurs compagnons de lutte.

Les dirigeants juifs de la résistance entretiennent des relations de confiance avec des personnalités de la résistance comme Henri d'Astier de La Vigerie, qui coopère étroitement avec José Aboulker.

 

C'est à Alger autour du jeune médecin José Aboulker que se constitue progressivement un groupe de plus en plus structuré, et c’est à Oran autour de Roger Carcassonne que se développe un réseau qui prépare le terrain à une future action alliée tout en développant des capacités propres d'intervention. Les contacts entre Alger et Oran se renforcent progressivement, permettant une meilleure coordination des initiatives.

Lorsqu'il devient nécessaire de préparer des opérations clandestines, de trouver des lieux sûrs pour les réunions ou d'assurer la circulation discrète d'informations sensibles, les groupes dirigés par José Aboulker apparaissent comme des partenaires particulièrement fiables. A l'approche de l'Opération Torch les responsables alliés comprennent rapidement qu'ils ont affaire à des hommes capables de passer de la parole aux actes.

 

Les Alliés cherchent un lieu où engager massivement leurs forces contre l'Axe et l'Afrique du Nord apparaît rapidement comme une cible privilégiée. Une opération de débarquement est alors envisagée sur les côtes du Maroc et de l'Algérie. Cette future opération recevra le nom d'Opération Torch.

Pour les réseaux dirigés par José Aboulker, la perspective d'un débarquement allié représente une occasion historique. Ils comprennent rapidement que leur rôle pourrait être déterminant. Leur connaissance du terrain, leurs contacts dans l'administration et leurs relais dans certains milieux militaires leur donnent une capacité d'action que les Alliés ne possèdent pas.

 

Le moment décisif survient dans la nuit du 21 au 22 octobre 1942. À proximité de Cherchell, à l'ouest d'Alger, une rencontre clandestine est organisée entre des représentants de la résistance et une mission américaine. Des représentants des réseaux algérois rencontrent secrètement le général américain Mark Clark, proche collaborateur du futur commandant des forces alliées, Dwight D. Eisenhower.

 

Dans la nuit du 7 au 8 novembre 1942, après deux années de préparation discrète, la résistance algéroise passe à l'action.

À Alger, environ quatre cents résistants reçoivent l'ordre d'exécuter le plan élaboré dans les semaines précédentes. Une majorité d'entre eux appartient aux réseaux constitués autour de José Aboulker. Lorsque les résistants passent à l'action dans la nuit du 7 au 8 novembre 1942, Juifs et non-Juifs combattent côte à côte, ils partagent les mêmes risques, les mêmes objectifs et les mêmes espoirs.

 

Après le débarquement allié, les juifs s'attendent à voir abolies les mesures discriminatoires de Vichy, mais la suite des événements rappelle que la question de l’antisémitisme n'a pas disparu, sous l'autorité de François Darlan puis de Henri Giraud, des dispositions antijuives sont maintenues pendant de longs mois.

 

L'histoire de la résistance juive est singulière : elle est l'histoire d'une alliance entre des hommes qui décident de faire passer la lutte contre la défaite et la collaboration avant leurs divergences, les résistants juifs, malgré les blessures du passé et les ambiguïtés du présent considèrent que la priorité demeure la libération de la France et la victoire contre le nazisme.

Au matin du 8 novembre 1942, les résistants peuvent légitimement penser que leur combat a porté ses fruits. L'insurrection a contribué au succès du débarquement allié à Alger. Les autorités de Vichy ont été neutralisées pendant les heures décisives. L'Afrique du Nord est désormais engagée dans le camp allié et la reprise du combat contre l'Allemagne paraît acquise.

Pour beaucoup de résistants juifs, une autre conséquence semble tout aussi évidente : la disparition prochaine des lois antisémites imposées depuis 1940.

 

Ceux qui avaient été exclus de la citoyenneté française viennent de participer activement à la libération de l'Afrique du Nord. Beaucoup imaginent que la restauration de leurs droits ne saurait tarder.

 

Les responsables américains choisissent de s'appuyer sur l'amiral François Darlan. Ancien numéro deux du régime de Vichy, Darlan se trouve à Alger. Après de rapides négociations avec les Américains, il devient l'interlocuteur privilégié des Alliés pour administrer l'Afrique du Nord française.

Cette décision provoque l'incompréhension des résistants juifs : celui contre lequel ils se sont battus devient le partenaire privilégié des Alliés. Ils ont risqué leur liberté pour renverser un système et découvrent que l'un de ses principaux dirigeants est désormais installé au sommet du pouvoir. La désillusion est encore plus grande lorsque les autorités contrairement aux attentes légitimes, ne décident pas l’abrogation des lois antijuives.

Après l’assassinat de Darlan, le 24 décembre 1942, le général Henri Giraud devient la principale figure du pouvoir français en Afrique du Nord, mais là encore, les attentes sont déçues.

Giraud participe à l'effort de guerre des alliés, mais il hésite à rompre avec l'ensemble de l'héritage de Vichy, dans son entourage, certains considèrent que le décret Crémieux ne doit pas être rétabli dans l'immédiat.

 

Il faudra attendre le 21 octobre 1943, près d'un an après l'insurrection d'Alger, pour que le décret Crémieux soit rétabli.