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Par Serge Dahan, Président de l'Association Morial

Il y avait, dans l’Algérie de notre enfance, des matins qui ne ressemblaient pas aux autres.

Bien avant le lever du soleil, alors que les villes étaient encore silencieuses et que la chaleur de la journée n’avait pas encore envahi les rues, des hommes quittaient leur maison pour rejoindre la synagogue.

À Alger, Oran, Constantine, Tlemcen et dans bien d’autres villes, ces départs dans la nuit finissante annonçaient un moment particulier.

C’était le temps des Seli’hot.

Cette période coïncidait souvent avec un autre moment familier : la fin des vacances et la rentrée scolaire.

L’été s’achevait, les enfants reprenaient le chemin de l’école et, presque au même moment, le calendrier juif annonçait lui aussi le passage d’un cycle à un autre.

C’était le mois d’Eloul, le temps des Seli’hot et de la préparation aux jours solennels de Tichri.

Dans la tradition séfarade, les Seli’hot commencent dès le début du mois d’Eloul, environ un mois avant Roch Hachana. Cette longue préparation n’est pas fortuite. Les Sages ont fait d’Eloul un temps privilégié de Techouva, de retour vers D. et d’examen de soi.

La tradition rabbinique relie les quarante jours qui vont de Roch ‘Hodech Eloul à Yom Kippour à la dernière montée de Moïse sur le mont Sinaï, lorsqu’il reçut les secondes Tables après la faute du veau d’or. Ces quarante jours deviennent ainsi, dans la tradition, un temps de miséricorde, de pardon et de réconciliation.

Il y avait ces réveils avant l’aube. Pourquoi se lever si tôt ? Pourquoi quitter la maison alors que la ville dormait encore ?

Pour les enfants que nous étions, ces départs inhabituels avaient quelque chose de mystérieux. Ils suffisaient à nous faire comprendre qu’un temps différent commençait.

Et il y avait les chants.

Le souvenir des Seli’hot en Algérie est inséparable de leurs mélodies particulières. Avant même d’en comprendre tous les mots, chacun en reconnaissait les airs. Les premières notes suffisaient à annoncer l’entrée dans cette période si particulière de l’année.

Le mot Seli’hot signifie « pardons ». Mais le pardon s’inscrit dans une démarche plus large : celle de la Techouva, du retour.

Les Seli’hot invitent d’abord à s’arrêter.

À interrompre, pour un moment, le cours ordinaire des jours et à regarder l’année qui s’achève, les engagements tenus et ceux que nous avons négligés.

Que reste-t-il de l’année écoulée ?

Avons-nous été justes dans nos relations avec les autres ? Avons-nous su reconnaître nos erreurs ? Réparer lorsque nous avons blessé ? Demander pardon lorsque nous avions tort ?

La tradition rabbinique place ici chacun devant sa responsabilité. La Michna enseigne que les fautes commises envers D. peuvent être pardonnées à Yom Kippour, mais que celles commises envers autrui ne le sont pas tant que celui que l’on a offensé n’a pas été apaisé.

Cette exigence donne tout son sens aux Seli’hot : il ne suffit pas de réciter des prières.

Il faut aussi regarder nos actes, reconnaître nos torts et, lorsque cela est possible, réparer.

Le départ avant l’aube prenait alors une signification particulière. Quitter la nuit pour rejoindre la synagogue, c’était aussi répondre à une invitation au réveil intérieur.

La tradition rabbinique enseigne : « Repens-toi un jour avant ta mort. » Mais nul ne connaissant le jour de sa mort, les Sages en déduisent qu’il faut être prêt à faire Techouva chaque jour.

Eloul donne à cette exigence une intensité particulière. Il ne s’agit pas de rompre avec ce que nous sommes, mais de retrouver une direction, de revenir vers ce qui doit guider nos actes.

À la synagogue, l’atmosphère était grave sans être pesante.

Les voix s’élevaient dans des mélodies transmises de génération en génération. Certaines prières étaient murmurées, d’autres reprises par toute l’assemblée. Les piyyoutim, ces poèmes liturgiques qui occupent une place si importante dans la tradition séfarade, donnaient aux offices leur tonalité particulière.

Selon les villes, les airs et les intonations variaient. D’Alger à Oran, de Constantine à Tlemcen, chaque communauté avait ses accents.

Les paytanim, ceux qui connaissaient et conduisaient ces chants, tenaient une place importante. Leur voix donnait aux mots leur rythme et leur profondeur. Certaines mélodies étaient lentes et méditatives ; d’autres étaient reprises par toute l’assemblée.

La musique n’était pas un simple accompagnement de la prière. Elle participait à la prière elle-même.

Au cœur des Seli’hot reviennent les treize attributs de la miséricorde divine. Ils rappellent que l’exigence du jugement ne se sépare jamais de la possibilité du pardon.

L’homme est responsable de ses actes, mais il n’est jamais enfermé dans ses fautes.

C’est précisément le sens de la Techouva.

Les jours qui précèdent Roch Hachana sont donc bien davantage qu’une préparation liturgique. Ils ouvrent un temps d’examen de soi.

Puis vient Roch Hachana.

Le son du chofar rompt le silence. Il appelle au réveil et rappelle que le temps nous engage.

Une année commence. Ce commencement est porteur d’espérance, mais Roch Hachana est aussi le jour du jugement. Chacun est invité à considérer ses actes et à prendre conscience de la responsabilité attachée à sa liberté.

Viennent ensuite les dix jours qui conduisent à Yom Kippour.

Durant ces jours, la démarche devient plus exigeante. La prière ne suffit pas. Il faut aussi se tourner vers ceux que nous avons pu blesser, reconnaître nos torts, demander pardon et, lorsque cela est possible, réparer.

Vient enfin Yom Kippour.

Le jeûne, la prière et le retrait donnent à cette journée sa gravité particulière. Mais Yom Kippour n’est pas seulement le jour du jugement. Il est aussi celui du pardon et du recommencement.

Avec Yom Kippour, pourtant, le mois de Tichri ne s’achève pas.

Quelques jours plus tard vient Souccot, et l’atmosphère change.

Dans l’Algérie de notre enfance, les souccas apparaissaient sur les terrasses, dans les cours et dans les jardins. On dressait leur structure, on posait les branchages du toit, on décorait l’intérieur.

Après les longues heures de Yom Kippour venait le temps de construire la soucca.

Ce passage est profondément inscrit dans le rythme de notre calendrier. Après les jours du jugement et de la Techouva, Souccot est appelée par la tradition « le temps de notre joie ».

Souccot nous ramène à la sortie d’Égypte et aux années du désert. Nous demeurons dans des cabanes afin que les générations sachent que les enfants d’Israël vécurent dans des demeures provisoires après leur libération d’Égypte.

Souccot porte également une autre dimension biblique : celle de la récolte. Elle marque l’achèvement du cycle agricole et associe ainsi la mémoire du désert aux fruits de la terre.

En Algérie, le climat donnait à cette fête une dimension très concrète.

Les cabanes dressées faisaient entrer la fête dans l’espace familial. On y prenait les repas, on y recevait, les familles s’y retrouvaient.

La soucca devenait ainsi, pour quelques jours, à la fois un lieu de mémoire, un espace familial et un lieu de transmission.

Ainsi se déployait le temps de Tichri : des Seli’hot à Roch Hachana, de Roch Hachana à Yom Kippour, puis de la gravité de Yom Kippour à la joie de Souccot.

Et tout cela était aussi affaire de transmission.

Les mélodies des Seli’hot ne s’apprenaient pas seulement dans les livres. Elles se transmettaient par l’écoute. Les gestes de Souccot ne s’apprenaient pas davantage dans de longs discours : il suffisait de regarder construire la soucca, la décorer et y prendre les repas.

C’est ainsi que la mémoire passe d’une génération à l’autre : par une voix, un chant, un geste, une habitude familiale.

À l’approche de Roch Hachana et de Yom Kippour, les Seli’hot nous invitent ainsi à retrouver ce temps intérieur : regarder l’année écoulée, reconnaître ce qui doit être réparé, demander pardon et assumer nos responsabilités.

De ces départs avant l’aube aux souccas élevées quelques semaines plus tard se dessine tout un chemin : du réveil à l’examen de soi, du jugement au pardon, du pardon à la joie, et de la mémoire à la transmission.