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Par Serge Dahan, Président de l'Association Morial
À quelques jours de Roch Hachana et de Kippour, alors que nous nous préparons à retrouver nos synagogues, nos prières et les rites qui nous sont familiers, revenons sur le Roch Hachana de 1962.
Pour des milliers de Juifs d’Algérie, c'était leur premier Roch Hachana loin de l’Algérie natale après une traversée de la Méditerranée dans la précipitation, en laissant maisons, quartiers, rues de notre enfance.
Mais les Juifs d’Oran n’étaient pas partis les mains vides. Ils avaient aussi emporté leurs Sifrei Torah.
Au printemps 1962, la situation à Oran se dégrade rapidement. Les accords d’Évian ont été signés le 18 mars et le cessez-le-feu est entré en vigueur le lendemain, mais la paix annoncée ne met pas fin aux violences. Dans un Oran meurtri, les départs s’accélèrent et en quelques semaines, la communauté juive multiséculaire se disperse.
Une dépêche de la Jewish Telegraphic Agency datée du 20 juin 1962 rapporte que le grand rabbin d’Oran a quitté la ville pour la France en emportant avec lui un Sefer Torah de sa communauté. Quelques semaines plus tard, on découvre que ce geste n’était pas isolé.
Nous sommes le dimanche 22 juillet 1962. L’Algérie est indépendante depuis quelques semaines. À Oran, le massacre du 5 juillet vient de faire des centaines de morts et de disparus et d’accélérer encore l’exode.
À Paris, plusieurs centaines de Juifs originaires d’Oranie se réunissent à la synagogue de la rue des Tournelles. Le journal Le Monde, qui rend compte de cette réunion, titre : « Les Israélites d’Oranie fondent une communauté à Paris. »
L’appel est venu du rabbin Léon Fima. Autour de lui se trouvent le grand rabbin de Paris Meyer Jaïs, le grand rabbin d’Algérie David Askenazi et le rabbin Samuel Cohen.
 
Dans l’assemblée, des hommes et des femmes venus d’Oran, de Tlemcen, de Sidi-Bel-Abbès, de Mostaganem, de Mascara, de Saïda et d’autres villes d’Algérie. Lors de cette réunion, des Sifrei Torah sauvés d’Oran sont présentés à l’assemblée. ils ont traversé la Méditerranée avec les familles.
90 Sifrei Torah sont sortis d’Oran.  Les emporter, c’était emporter une part de la communauté elle-même; c’était refuser que l’exil interrompe une histoire.
 
La réunion du 22 juillet prépare aussi l’avenir. Les participants décident de créer à Paris un oratoire permanent ainsi qu’un Comité parisien des Israélites d’Oranie. Cette volonté de maintenir en France une vie communautaire propre aux Juifs d’Oranie se retrouve aujourd’hui dans l’Association des Israélites d’Oranie en France. Ainsi, quelques semaines seulement après l’exode, une préoccupation s’impose déjà : reconstituer une communauté et transmettre.
 
Roch Hachana approche, une question se pose : où se réunir ?
Le 15 septembre 1962, le journal Le Monde publie une brève information : le Comité parisien des Israélites d’Oranie annonce que les offices de Roch Hachana et de Kippour auront lieu au Cirque d’Hiver, rue Amelot, dans le XIe arrondissement.
 
Le Cirque d’Hiver, lieu de spectacles parisien, devient pour quelques jours un lieu de prière et nous nous retrouvons tous au cœur de Paris.
 
L’arrivée des Juifs d’Algérie, et plus largement des Juifs d’Afrique du Nord, allait profondément transformer en quelques années la démographie du judaïsme français. La réunion de la rue des Tournelles de juillet 1962 et les offices du Cirque d’Hiver appartiennent désormais à l’histoire des Juifs de France.
 
Dans quelques semaines, nous nous retrouverons dans nos synagogues pour Roch Hachana 5787, les synagogues d’Oran, de Tlemcen, de Sidi-Bel-Abbès, de Mostaganem, de Mascara ou de Saïda appartiennent aux récits familiaux, aux photographies, aux souvenirs transmis.
 
On aurait pu penser que l’histoire racontée ici appartenait définitivement au passé, et pourtant, à l’approche de Roch Hachana 5787, elle nous interpelle d’une manière particulière.
 
Depuis le 7 octobre 2023, l’antisémitisme atteint, en France et dans plusieurs pays européens, un niveau profondément intolérable, l’été 2026 est marqué par de nombreuses agressions antisémites avec des menaces et des incidents violents visant des Juifs ou des Israéliens dans plusieurs pays européens.
Les circonstances historiques sont évidemment radicalement différentes et il serait absurde de les confondre. Mais l’histoire n’a pas besoin de se répéter à l’identique pour nous alerter.
Le danger est là : il commence lorsque l’anormal devient acceptable ; lorsque cacher une étoile de David, taire son identité juive, éviter certains lieux ou modifier un voyage parce que l’on est juif finit par être considéré comme une précaution ordinaire.
 
Nous n’en sommes plus au temps des seules inquiétudes. Le moment est grave. Il exige une mobilisation forte de l’ensemble des forces politiques, des intellectuels, des universitaires, des médias et de tous ceux qui ont la responsabilité de faire vivre et de défendre les valeurs de notre République.
 
Les condamnations rituelles ne suffisent plus. Il faut combattre l’antisémitisme partout où il se manifeste, tolérance zéro. Combattre avec la même détermination lorsqu’il se dissimule derrière un antisionisme qui reprend les préjugés, les obsessions et les représentations de l’antisémitisme.
Nous attendons donc de l’ensemble de la classe politique une condamnation sans ambiguïté et une mobilisation sans faiblesse, notamment face aux prises de position de dirigeants et de militants de La France Insoumise qui contribuent, par leurs discours et leurs outrances, à banaliser et à alimenter l’antisémitisme. Il ne peut y avoir, face à l'antisémitisme, ni calcul électoral, ni accommodement idéologique, ni complaisance partisane.
 
À l’occasion de Roch Hachana 5787, ayons une pensée pour ceux qui avaient perdu leurs maisons mais avaient gardé intacte la volonté de transmettre et de reconstruire.
 
Nous sommes les héritiers de cette transmission, En 1962, il fallait reconstruire ; en 2026, il faut combattre.
 
C’est debout, déterminés et sans compromission face à l’antisémitisme que nous entrerons dans cette nouvelle année.