Par Serge Dahan, Président de l'Association Morial

Il est des histoires que l’on connaît, d’autres que l’on redécouvre, et d’autres encore que des témoignages viennent éclairer d’un jour nouveau.
C’est l’une des missions de Morial : recueillir les mémoires, les confronter aux archives et transmettre l’histoire des Juifs d’Algérie dans toute sa richesse.
À la suite de notre récente évocation du premier Roch Hachana de l’exil, célébré en 1962 au Cirque d’Hiver à Paris, un témoignage familial est venu rappeler le rôle de deux figures importantes du judaïsme algérien : les rabbins Simon et Meyer Zini.
Au moment où près de 130 000 Juifs quittent l’Algérie, ils vont agir sur les deux rives de la Méditerranée. Simon reste en Algérie auprès de ceux qui y vivent encore ; Meyer participe en France à la reconstruction d’une vie communautaire.
L’indépendance de l’Algérie ne marque pas la disparition immédiate de toute vie juive dans le pays. Après le départ massif de 1962, quelques milliers de Juifs y demeurent encore. Leur nombre diminue cependant très rapidement : au milieu des années 1960, ils ne sont déjà plus que quelques centaines à Alger et à Oran, tandis que de petites communautés subsistent dans plusieurs autres villes.
Ces communautés doivent pourtant continuer à vivre, pratiquer leur judaïsme, assurer l’enseignement et accompagner les familles. Le rabbin Simon Zini choisit de rester, alors que son épouse et ses enfants ont rejoint Marseille dès juin 1962.
Ce choix prend toute sa mesure lorsque l’on considère l’isolement croissant des Juifs demeurés en Algérie. Des travaux historiques font notamment état d’actes de harcèlement et de mauvais traitements dont Simon Zini lui-même aurait été victime. Il ne quitte définitivement Oran qu’en mars 1970.
Un témoignage recueilli auprès de son fils apporte une autre dimension à cette histoire. Il rapporte que son père a parcouru l’Algérie afin de récupérer, dans des synagogues désertées, un nombre considérable de Sifrei Torah, qu’il a fait parvenir en France. La mémoire familiale évoque le chiffre de 400 Sifrei Torah.
L’équipe de Morial souhaite poursuivre ce travail de recherche afin de mieux documenter cette histoire. Nous lançons donc un appel à celles et ceux qui posséderaient des témoignages, des photographies, des correspondances ou des documents relatifs à ces transferts et à la sauvegarde des objets cultuels des communautés juives d’Algérie.
Sur l’autre rive de la Méditerranée, le rabbin Meyer Zini répond à la demande de reconstruction en France de la vie communautaire.
Né en 1921 à Mécheria, Meyer Zini avait lui-même traversé les épreuves de la Seconde Guerre mondiale. Après le débarquement allié en Afrique du Nord, il servit dans l’armée française. Son épouse Rahel avait survécu à Auschwitz. Après la guerre, le couple s’engagea notamment auprès d’enfants rescapés, avant que Meyer Zini ne devienne rabbin de la communauté de Tiaret, où il a exercé de 1951 à 1962.
En 1962, des dizaines de milliers de Juifs d’Algérie arrivent en France. Il faut accueillir les familles, reconstituer les communautés, maintenir les traditions et transmettre.
Dès le 22 juillet 1962, environ 1 500 Juifs originaires d’Oranie se réunissent à la synagogue de la rue des Tournelles à Paris. Ils décident de créer un oratoire permanent et un Comité parisien des Israélites d’Oranie. Quelques semaines plus tard, le 15 septembre, le journal Le Monde annonce que ce Comité organise les offices de Roch Hachana et de Kippour au Cirque d’Hiver.
Le témoignage de la famille Zini rappelle le rôle important joué par le rabbin Meyer Zini dans l’organisation de ces offices et dans le rassemblement des Juifs d’Oranie. Son engagement est confirmé par d’autres sources qui indiquent qu’il a organisé et dirigé pendant plusieurs années les offices de Roch Hachana et de Kippour au Cirque d’Hiver.
Son héritage tient aussi à un remarquable travail de sauvegarde des traditions. Il enregistra des centaines de prières, parachiot, haftarot, textes bibliques et mélodies selon les usages du judaïsme algérien.
L’histoire des Zini au service des Juifs d’Oranie ne s’arrête pas à cette génération. Aujourd’hui encore, un autre membre de la famille poursuit son action auprès de la communauté oranaise de Paris. Le rabbin Shélomo Zini est le rabbin de l’Association des Israélites d’Oranie en France, dont la synagogue Élie Dray est située rue du Faubourg-Saint-Honoré à Paris.
En 1962, Simon Zini est resté auprès des Juifs encore présents en Algérie ; Meyer Zini a participé en France au rassemblement et à la reconstruction de la communauté ; aujourd’hui, Shélomo Zini poursuit cette présence auprès des Juifs d’Oranie et de leurs descendants. Ainsi, sur plusieurs générations, la famille Zini continue de donner des rabbins, des enseignants et des responsables au judaïsme séfarade.
Morial a déjà eu l’occasion de rendre hommage à cette famille et à son rôle dans la préservation des usages liturgiques et halakhiques du judaïsme algérien. Son parcours nous rappelle que l’exode des Juifs d’Algérie est aussi l’histoire d’une transmission.
Il est particulièrement significatif d’évoquer cette histoire entre Roch Hachana et Kippour. Ces jours nous invitent à regarder ce que nous avons reçu, ce que nous en avons fait et ce que nous transmettrons à notre tour.
Simon et Meyer Zini ont répondu à ce devoir de transmission par l’action. Aujourd’hui, une nouvelle génération poursuit cette chaîne. Par vos témoignages, vos archives, vos photographies et vos souvenirs, vous pouvez aider Morial à enrichir cette histoire.
Parce qu’une mémoire vivante n’est jamais figée, Morial poursuit ce travail : retrouver les documents, confronter les souvenirs aux archives, nommer celles et ceux qui ont agi et transmettre l’histoire et les traditions des Juifs d’Algérie.