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Par Serge Dahan, Président de l'Association Morial

Il y a des dates qui entrent dans l’Histoire, et il y a celles qui entrent dans nos vies. Le 7 octobre 2023 est devenu pour moi les deux.

Je me souviens du choc de ce matin-là, puis de l’effroi devant les premières images qui nous parvenaient d’Israël.

Quelques jours plus tard, comme vice-président du Crif et président de Morial, je suis allé sur les lieux des massacres, avec une délégation de responsables des principales institutions juives de France, pour apporter notre solidarité.

Je pensais aller soutenir. Je suis revenu avec une responsabilité supplémentaire, celle de témoigner.

À Shura, lorsque les portes des containers frigorifiques se sont ouvertes, j’ai découvert une réalité que je n’oublierai pas.

L’odeur de la mort. Des corps meurtris, parfois calcinés, des victimes encore non identifiées, puis le Kaddish récité par le rabbin militaire.

À Kfar Aza, nous sommes entrés, accompagnés d’un officier de Tsahal, dans des maisons détruites et incendiées. Une chambre, une cuisine, un objet abandonné : chaque lieu rappelait une vie quotidienne brutalement interrompue.

Je me souviens surtout d’un sentiment difficile à expliquer : celui de pénétrer dans l’intimité de familles qui, quelques heures auparavant, vivaient encore leur vie ordinaire. Et puis il n’y avait plus rien, sinon les traces du crime.

À Jérusalem, nous avons rencontré des familles franco-israéliennes dont les proches avaient été enlevés et emmenés à Gaza. Elles nous ont raconté leurs proches, les derniers échanges. Certaines avaient pu communiquer avec les leurs par téléphone ou en visioconférence dans les dernières minutes, avant que le silence ne s’installe.

Ces dernières paroles, ces derniers regards, ces derniers échanges font eux aussi partie de la mémoire du 7 octobre.

Ces témoignages ont donné des visages à ce que nous avions jusque-là découvert à travers nos rencontres.

Les massacres du 7 octobre sont documentés par une masse de preuves d’une puissance glaçante. Des caméras corporelles, des caméras de surveillance, des téléphones portables et d’autres dispositifs ont enregistré les attaques.

Mais l’un des éléments les plus accablants est que les terroristes du Hamas et d’autres groupes armés palestiniens ont eux-mêmes filmé leurs crimes. Ils ont enregistré leurs propres attaques, leurs victimes et les scènes de terreur qu’ils venaient de provoquer, avant d’en diffuser des images.

Ce ne sont donc pas seulement des témoins qui racontent ce qui s’est passé : les images parlent aussi à travers les yeux des assassins eux-mêmes. Recoupées avec les témoignages et les autres éléments de preuve, ces centaines de photographies et de vidéos constituent une documentation directe des massacres du 7 octobre et exposent, sans filtre, la violence, la cruauté et la barbarie de ceux qui les ont commis.

Human Rights Watch a notamment vérifié et analysé plus de 280 photographies et vidéos prises pendant et immédiatement après l’attaque.

Ces images montrent des civils poursuivis et tués alors qu’ils tentaient de fuir, des personnes abattues à bout portant, des maisons incendiées avec leurs habitants à l’intérieur, des personnes capturées et emmenées de force, des familles séparées et des corps profanés.

Elles montrent la violence de l’attaque et la multiplicité des crimes commis contre des femmes, des hommes et des enfants.

Les enquêtes internationales ont permis de documenter les violences sexuelles perpétrées pendant l’attaque.

La Commission d’enquête internationale indépendante de l’ONU a documenté des éléments indiquant des violences sexuelles et des violences fondées sur le genre commises le 7 octobre et a conclu que des viols et des viols collectifs avaient été commis lors de l’attaque du 7 octobre sur plusieurs sites, notamment au festival Nova et ses environs, sur la route 232 et au kibboutz Re’im. La mission a également conclu que, dans la plupart des incidents de viol qu’elle avait pu établir, les victimes avaient ensuite été tuées, et a rapporté des éléments concernant le viol de corps de femmes.

Human Rights Watch a, de son côté, conclu que les groupes armés palestiniens dirigés par le Hamas avaient commis de nombreux crimes de guerre et crimes contre l’humanité lors de l’attaque du 7 octobre.

Son enquête documente notamment des meurtres de civils, des prises d’otages, des traitements cruels et inhumains, des mutilations et des actes de pillage et de profanation des corps.

Ces crimes ont été commis contre des personnes qui vivaient chez elles, dans des kibboutzim, dans les rues, sur les routes ou dans des lieux de rassemblement.

Des civils ont été recherchés et abattus ; des personnes qui tentaient de fuir ont été poursuivies et tuées ; des maisons ont été incendiées avec leurs habitants à l’intérieur ; des corps ont été mutilés, profanés ; des femmes ont été victimes de violences sexuelles ; des familles ont été détruites. Des centaines de personnes ont été prises en otages.

Cette réalité doit être transmise.

Elle doit également regarder en face la dimension profondément antijuive du massacre. La mémoire du 7 octobre ne peut être tronquée, édulcorée ou réécrite. La haine des Juifs est au cœur de cette violence ; elle est documentée par les actes, les discours et les exactions des terroristes du Hamas, ainsi que par les nombreux éléments recueillis.

Nous ne devons accepter aucune complaisance face à la falsification de ces crimes. Les minimiser, les relativiser, les justifier ou les déformer, c’est affaiblir la gravité des actes, banaliser l’horreur et préparer leur répétition. C’est aussi risquer de rendre à leurs auteurs une place dans le monde des hommes qu’ils ont eux-mêmes rejetée par leurs crimes.

Face au négationnisme, nous devons rester lucides et intransigeants. Notre responsabilité collective est de préserver la vérité, de transmettre la mémoire et de refuser que le temps, le mensonge ou la complaisance transforment les criminels en victimes et les crimes en faits acceptables. Le 7 octobre ne sera ni effacé, ni réécrit, ni relativisé.

Albert Camus écrivait : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. »

Refuser de nommer la haine antijuive lorsqu’elle est documentée, c’est rendre plus difficile la compréhension de ce qui s’est produit le 7 octobre.

Relativiser les victimes, c’est déjà les faire disparaître une seconde fois. Laisser prospérer le déni, c’est préparer le terrain de l’oubli.

Notre combat pour la mémoire est donc aussi un combat contre le déni ; cette exigence est au cœur de notre responsabilité.

À Morial, notre rôle n’est pas de nous substituer aux enquêteurs, aux historiens ou aux institutions qui établissent les faits. Notre rôle est celui de passeurs. Passeurs de mémoire, passeurs de témoignages, passeurs de faits.

Cette responsabilité résonne avec notre propre histoire de Juifs d’Algérie. Nous savons ce que signifie voir disparaître les témoins. Nous savons aussi qu’une histoire devient vulnérable lorsque ceux qui pouvaient la raconter ne sont plus là. Car lorsque les témoins disparaissent, le mensonge peut s’installer et la falsification devenir une arme politique. Nier les faits, relativiser les violences, effacer les victimes, inverser les responsabilités ou réécrire les événements pour les rendre conformes à un récit idéologique : ce n’est pas seulement déformer le passé, c’est transformer notre compréhension du réel. À force de répéter un mensonge, on cherche à faire disparaître la frontière entre ce qui s’est passé et ce que l’on voudrait faire croire qu’il s’est passé. C’est pourquoi la transmission est une responsabilité politique autant que mémorielle. Une photographie, une lettre, un nom, une phrase prononcée : chacune de ces traces témoigne contre l’effacement et contre la falsification. Les préserver, c’est défendre les faits, les victimes et la vérité historique.

Le 7 octobre nous rappelle aussi que cette transmission ne concerne pas seulement les archives.

Ariel Zohar, alors âgé de douze ans, a perdu ses parents et ses deux sœurs lors de l’attaque de son kibboutz. Il demanda à des volontaires de ZAKA de récupérer les tefilins de son père dans la maison familiale endommagée. Ces tefilins avaient été transmis à son père par son grand-père, survivant de la Shoah. Les volontaires parvinrent à les retrouver et Ariel les porta lors de sa bar-mitsva.

Cette histoire tient en quelques lignes, mais elle dit beaucoup de ce que signifie transmettre. Un objet peut devenir un lien entre plusieurs générations ; une histoire familiale peut survivre à ceux qui la portaient, et la mémoire peut se transmettre non seulement par les mots, mais aussi par ce que nous choisissons de conserver et de transmettre.

Trois ans après les massacres du 7 octobre 2023, je repense à cette journée en Israël, aux lieux visités et aux familles rencontrées. Je repense surtout à la promesse que je m’étais faite alors : témoigner.

Aujourd’hui, cette promesse est devenue une responsabilité : nous devons transmettre ce que nous savons, les faits, les témoignages, et refuser l’oubli ; combattre la falsification pour qu’elle ne prenne pas la place de l’Histoire.

La mémoire est aussi une responsabilité envers ceux qui nous demanderont un jour : « Que s’est-il passé le 7 octobre ? »

Nous devons pouvoir leur répondre avec des faits, avec des témoignages et avec des histoires humaines.

Nous devons rappeler que le 7 octobre fut un massacre planifié et coordonné, mené par les terroristes du Hamas et d’autres assassins armés palestiniens, au cours duquel des enfants, des femmes et des hommes furent intentionnellement tués, brûlés, torturés. Des femmes, des hommes, des enfants ont été pris en otages et de graves violations du droit international ont été commises.

Nous devons rappeler que des violences sexuelles, notamment des viols et des viols collectifs, ont été commises lors du massacre du 7 octobre. La Représentante spéciale du Secrétaire général de l’ONU chargée des violences sexuelles a également conclu que, dans la plupart des incidents de viol qu’elle avait pu établir, les victimes avaient ensuite été tuées, et a rapporté des éléments concernant le viol de corps de femmes.

Nous devons enfin rappeler que la haine antijuive ne peut être dissociée de la mémoire de cette journée. Parce que si nous retirons cette dimension du récit du 7 octobre, nous en retirons une partie de ce que nous devons transmettre.

C’est notre responsabilité.

Cette responsabilité est d’abord envers les victimes.

À celles et ceux qui ont été assassinés, nous devons plus qu’une mémoire : nous devons ne jamais oublier les vies qu’ils avaient, les familles qu’ils aimaient, les projets qu’ils portaient et les êtres qui les pleurent encore.

Nous pensons à leurs parents, à leurs enfants, à leurs frères et sœurs, à leurs conjoints, à leurs amis. À toutes ces familles auxquelles le 7 octobre a arraché un être aimé et dont le deuil ne s’efface pas avec le temps.

Nous pensons aussi à ceux qui ont survécu. À ceux qui portent dans leur corps les blessures de cette journée, mais aussi dans leur mémoire des images, des cris, des visages et des scènes qu’ils n’auraient jamais dû connaître. À ceux qui, trois ans après, doivent encore apprendre à vivre avec l’horreur vécue, avec le traumatisme, la peur et parfois la culpabilité d’avoir survécu.

À tous, nous voulons dire que nous ne les oublions pas.

Nous n’oublions ni les morts, ni les blessés, ni les otages et leurs familles, ni ceux qui continuent de vivre avec les cicatrices visibles et invisibles du 7 octobre.

Et c’est précisément pour eux que le « plus jamais ça » ne peut pas être une formule.

Il signifie que nous ne laisserons jamais le terrorisme devenir une cause légitime, ses assassins des héros et leurs victimes des coupables.

Il signifie que nous combattrons les assassins comme ceux qui les financent, les arment, les glorifient ou cherchent à justifier leurs crimes.

Trois ans après le 7 octobre, notre devoir est clair : nous souvenir, témoigner et agir.