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Par Didier NEBOT

Effectivement tout se passa comme l’avait imaginé David et deux jours plus tard, libre et heureux, il se retrouvait à Laghouat au milieu des siens.
Entouré d’une ribambelle d’enfants excités, il se retrouva à la synagogue, une des rares constructions solides de la région. Il fut présenté avec cérémonie à toute la communauté. Qu'il soit venu du Nord, de cette Espagne Assassine, fascinait ces gens fixés dans ces lieux depuis des temps immémoriaux.

 

 Mes’od Bensaïd, le Zaken Ha Yehoudim de Laghouat, le patriarche, imposa le silence :

« Sois le bienvenu parmi nous mon enfant. Nous sommes très heureux de t'accueillir. Je suis le gardien de l'ordre, nommé par les Arabes. En cas de conflit, je suis leur intermédiaire, mais tout se passe bien en général. Tu logeras chez moi, si tu le veux bien. Ce soir nous ferons cuire un méchoui en ton honneur. »

David était ému. Pour la première fois depuis fort longtemps, il pouvait parler sans contrainte. La communauté l'écouta attentivement évoquer ces violences inimaginables, là-bas en Espagne. Les anciens tendirent un peu plus l'oreille lorsqu'il évoqua le Talmud, les livres. Ici il n'y avait rien sinon quelques vieux manuscrits gardés précieusement dans la synagogue. La tradition n'était qu’orale, les connaissances superficielles. Mais on se savait, on se sentait juif. Il posa à son tour d'innombrables questions, Mes’od répondit sans hésitation :

-Nous sommes très différents de toi et pourtant nous sommes aussi juifs. Nous sommes dans ce pays depuis des temps immémoriaux. As-tu entendu parler des tribus Mediona, Djeraoua, Belhoula, Néfouça et d'autres encore qui peuplèrent les montagnes et le bord de mer bien avant l'arrivée des Arabes ? Et bien elles venaient de Judée et elles se sont mêlées aux autochtones berbères. Notre religion se transmit oralement, des générations entières vécurent sans avoir jamais vu une bible. Quand les compagnons du Prophète vinrent de l'Est pour conquérir notre terre nous n'avons pas été touchés. La chance. Au nord par contre, ils furent nombreux à se convertir, c'était l'Islam ou la mort, mais après tout au quotidien ces deux religions sont si semblables ! Il y eut portant une révolte levée par une femme, une juive, dont on parle encore aujourd'hui. La Kahena, l'appelait-on, la reine du Maghreb. Elle tint tête aux musulmans, mais elle mourut décapitée. Personne ne pu résister au déferlement des Hillaliens.

Tu vois, ce pays est peuplé de légendes, notre histoire remonte tellement loin. Les chrétiens eux ont disparu comme bulle de savon, malgré Saint-Augustin le berbère, qui tenta d'imposer la parole de Jésus-Christ, mais ceux d'Arabie ont tout balayé.

Et puis ce fut la terreur sous les Almohades qui se servirent de leurs épées pour imposer le Coran. Nous avons eu la chance de passer à travers les mailles du filet. Nous étions trop éloignés des pistes caravanières. Alors nous sommes restés Juifs, ainsi que quelques tribus, mais la plupart des autres, à travers tout le Maghreb, se sont converties.

Les plus grands esprits de notre foi se sont éteints, emportant avec eux les livres et la culture. Nous avons alors vécu en suivant le fil du temps, observant sans repères la loi de nos lointains ancêtres. Voilà pourquoi au gré des rencontres tu reconnaîtras dans le langage des Berbères des sonorités d'hébreu, tu t’étonneras de certaines pratiques musulmanes teintées de nos rites, tu ne comprendras pas les habitudes de tribus qui judaïsent sans en avoir conscience, ici Jéhovah et Allah ont joué leurs peuples aux dés.

Reste parmi nous David si tu le souhaites. Cependant en t’enfuyant tu as trahi la confiance du Cheik d’Aïn Médhi et tôt ou tard, il apprendra ta présence parmi nous. On peut te racheter, mais acceptera-t-il? L'affront que tu lui as fait est grave. Le risque est grand. »

-Merci de tout cœur, Mes'od, mais je ne peux oublier que quelque part au delà de l'horizon les rescapés de ma famille m'attendent. Je veux les retrouver

-Fais donc ce que ta conscience te dicte, petit Moïse, et que Dieu te protège car ta tâche sera dur dans ce pays immense. Je vais me renseigner auprès des villages voisins. Si un convoi se forme pour remonter dans le Nord, tu le suivras, mais cela peut prendre du temps.

Deux semaines plus tard, le fils du Cheik d’un village voisin se rendait au bout du monde, à Fès, pour ramener la nouvelle femme que son père avait choisi. Il accepta de prendre David sous sa protection. Ce dernier laissa exploser sa joie. Il savait qu'à Fez il rencontrerait son destin et qu’enfin il pourrait construire sa vie