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Par Didier NEBOT

Les frères corsaires Barberousse - Prise d'Alger (1516) « Les bateaux accostaient, les corsaires allaient parader en conquérants au son des trompettes et des tam-tams. Yazid, Miloud et Daoud descendaient en courant vers les quais. Cétait toujours avec une joie mêlée de fierté que les trois jeunes turcs admiraient ces silhouettes puissantes aux peaux tannées et aux regards dominateurs défilant dans le port dEl Djezira. Encore quelques foulées dans les ruelles tortueuses de la casbah jusqu’à la porte de la pêcherie et, là, leur apparaîtraient les imposants voiliers, les coffres remplis de trésors. Daoud courait à perdre haleine. Il naimait que les navires, le scintillement du soleil sur la mer, et ces hommes qu’il imaginait indestructibles. Yazid pressait ses camarades pour être en bonne place sur la jetée, quand les prisonniers sortiraient des cales, les femmes surtout !

À quinze ans, ce galopin de belle allure se prenait damour pour toutes les captives chrétiennes. Les corsaires dans les bouges étroits avaient beau se moquer de ses goûts exécrables, de ses attirances de jeune écervelé pour ces filles maigres et sans voiles, Yazid nen démordait pas. Les mystères de lOrient navaient guère de prise sur lui, seul lOccident lemplissait des rêves les plus fous. Quant à Miloud, il appréciait ses deux amis denfance et courait vers le port avec eux, sans réfléchir. »

L’imprenable El Djezira était devenue Alger dans la langue franque que parlait le peuple de la Cour.

En l’an 937 de l’Hégire, – 1517 du calendrier chrétien –, Khayr el-Din, dit Barberousse, et son frère, brigands d’origine turque, s’en emparèrent après avoir assassiné le Cheik arabe Salim el-Toumi dans son hammam. Avec leurs acolytes, ils soumirent toute la région par la terreur et se placèrent sous l’autorité de la Porte, offrant une nouvelle province à l’Empire ottoman qui n’en espérait pas tant.

Les deux Turcs changèrent le destin d’El Djezira. Ce petit port inhospitalier, difficilement accessible par la mer, sans ressources et sans âme, se lança dans la course, sous l’impulsion des deux frères. Il devint actif et florissant, supplantant Oran et Tlemcen, s’enrichissant des innombrables trésors que les corsaires rapportaient.

 

Voyager dans cette partie du monde représentait une folle aventure pour les chrétiens, voués à l’esclavage lorsque leurs navires étaient pris d’assaut. Plusieurs dizaines de milliers d’entre eux vivaient de manière précaire dans les nombreux camps installés à la périphérie d’Alger. Ils travaillaient durement pour des propriétaires qui ne les ménageaient pas.

L’Église dépêchait régulièrement des prêtres sur cette terre cruelle. Il s’agissait la plupart du temps de lazaristes ou de trinitaires tentant de rassurer et d’apporter la bonne parole aux malheureux proscrits. Parfois, en y mettant le prix, on réussissait à libérer quelques captifs sous l’œil indifférent des Turcs à qui ce trafic d’esclaves, si rémunérateur et dont ils tiraient la majeure partie de leurs ressources, ne posait aucun problème de conscience.

Bien au contraire, la piraterie trouvait sa justification dans la guerre sainte que chaque bon musulman se devait d’entreprendre contre les infidèles. Car c’était au nom d’Allah que les corsaires s’emparaient des vaisseaux chrétiens, au nom d’Allah, mille fois remercié, qu’ils régnaient sur les océans et sur Alger l’inexpugnable, aux immenses murailles et aux cinq portes infranchissables.

Hébreux, Kabyles, Maures, esclaves formaient l’essentiel de la population, dirigée d’une main de fer par l’occupant ottoman. Malheur à qui ne s’acquittait pas de ses impôts, trichait sur le poids du pain ou dérobait le bien d’autrui. Cette honnêteté forcée était appliquée par la terreur, et les têtes des condamnés, empalées au sommet des gibets, étaient là pour le rappeler à l’Algérois distrait.

Mais il n’y avait pas seulement des inconvénients à subir la domination des Turcs. La population, à la condition d’être soumise, profitait aussi des victoires. Tous se réjouissaient les jours d’amarrage. Les transactions effectuées alors rapportaient, sou à sou, de quoi subsister jusqu’au prochain déchargement.

Parfois les turcs qui déambulaient dans le quartier juif de la rue Bab Azoun, au pied de la casbah. Avec dédain et mépris ils observaient avec curiosité ces hommes drapés dans leurs manteaux sombres. La tradition et la loi applicable aux dhimmi en terre d’islam leur imposaient le port d’amples robes aux couleurs foncées. En vertu des mêmes principes, ils devaient baisser les yeux dans la rue, accepter sans sourciller les réprimandes et les vexations qui réglaient leur quotidien. Rare était le bon turc qui ne les haïssait pas, se demandant parfois s’ils étaient bien de ce monde avec leurs costumes qui leur donnaient cette allure de fantômes. Peut-être, au sein de leurs familles, dans le secret de leurs maisons, avaient-ils un autre comportement et retrouvaient-ils sourire et dignité.

Promeneur nonchalant et sans but, les turcs étaient intrigués par le quartier juif, au pied de la casbah. Là, régnait une autre atmosphère, pleine d’un mystère caché entre ces murs décrépis, derrière ces fenêtres d’où l’on pouvait entendre parfois le murmure de prières inconnues. Lieux étonnants où vivaient ces gens, ces dhimmis qui avaient débarqué en masse, en 1391, venant pour la plupart de Barcelone et des Baléares, après les grands massacres qui avaient ravagé leurs communautés.

Guidés par Ribach et Rasbach, deux rabbins vénérés, ils avaient été bien accueillis par les Arabes et vivaient en bonne intelligence avec eux. Puis, les Turcs prirent possession d’Alger. Ce fut l’ère de la violence et du mépris. Pour survivre, ces gens durent courber l’échine, accepter la compromission. Étrange quartier où l’on apercevait des femmes non voilées, chargées de paniers et marchant d’un pas vif malgré leurs pieds nus.