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Par Didier NEBOT

C’est au moment de l’affaire Dreyfus que tout faillit basculer.     

L’article "J’accuse" de Zola dans l’aurore mit le feu aux poudres. Il y eut de violentes réactions antisémites, tant du côté des musulmans que du côté des chrétiens. Mené par Max Régis, le fils d’un immigré italien, les forces antijuives d’Alger s’organisèrent, répandant d’horribles propos et montant la foule contre cette race maudite : « Ce sont des parvenu, ils ne sont pas français, ils profitent de nous, ils nous ruinent, ils sont sales, ils sont lâches, ils sont menteurs. »

Et ce qui devait arriver arriva, en effet cette haine aboutit le samedi 22 janvier 1898 à des attaques dans tout le pays contre les juifs. Voici ce qui m’a été rapporté par un membre de ma famille témoin de ces évènements :

Gabriel se rendit à la synagogue où l’on parlait beaucoup de la situation insurrectionnelle du pays et des multiples vexations que, depuis quelques jours, la communauté supportait. Les extrémistes, menés par Max Régis, étaient irrités par les rebondissements suscités par l’affaire Dreyfus en métropole. Ils parlaient de sécession et d’expulsion des juifs. Devait-on prêter crédit à de telles rumeurs ? Tout le monde était tendu. Après l’espoir de l’émancipation et de la liberté retrouvée, allait-on revenir au règne de l’humiliation et de l’exil ? Les rabbins exhortèrent les fidèles à faire preuve de patience, à se montrer discrets, à ne pas traîner dans les rues et à attendre que les esprits se calment.

En quittant le temple, Gabriel se rendit au magasin, non pas pour l’ouvrir (c’était samedi), mais pour voir si tout allait bien. Il était seul, droit sur le seuil, les mains sur les hanches. Tout à ses réflexions Il entendit un grondement sourd, comme une vague déferlant irrésistiblement. Le bruit s’amplifia, plantant des banderilles d’angoisse dans son ventre. Puis les phrases scandées devinrent audibles:« À bas les juifs ! Abrogeons le décret ! Dreyfus traître ! .

Une meute armée envahit les rues et fit la chasse à cette engeance qui avait l’outrecuidance de vouloir sortir de l’obscurantisme. Gabriel vit accourir quelques coreligionnaires affolés. Il les poussa dans sa boutique et referma vivement les portes. Les bruits de pas se firent plus pressants, les assaillants arrivaient, frappant de leurs bâtons les vitrines des commerces imprudemment exposées, brisant avec fracas tout ce qui pouvait l’être. Ce n’étaient que cris de haine. Calfeutré dans son local, Gabriel était calme. Autour de lui, les quelques malheureux qu’il avait sauvés. Ils priaient, paniqués. Personne ne parlait. Une éternité sembla s’écouler... Puis les vociférations diminuèrent d’intensité pour n’être plus qu’un bruissement lointain. La troupe était passée et, ô miracle, sans causer le moindre dégât dans le magasin. Les hommes se détendirent, certains se mirent même à rire nerveusement. « C’est fini », dit Gabriel, soulagé. Il proposa à ses compagnons d’infortune, encore sous le choc, d’attendre que tout danger soit complètement écarté avant de repartir.

 

L’attention de Gabriel fut alors attirée par des pleurs et des cris qui provenaient de la rue d’en haut. Là, il aperçut cinq garçons d’une quinzaine d’années qui s’acharnaient sur une jeune fille, déchirant ses vêtements, et qui martyrisaient également un vieil homme à terre. Ils s’en prenaient aussi à deux jeunes gens, des jumeaux venus à la rescousse. Fou de rage, serrant les dents, Gabriel se jeta dans la bagarre avec une force qu’il ne se connaissait pas. Il maîtrisa deux des garnements et fit si peur aux autres qu’ils détalèrent. Aucun regret, aucune excuse dans le regard des deux voyous, seulement la déception que leur causait la fin du jeu, et un dégoût infini pour le contact de la main d’un juif sur leur cou. De toute sa force, de toute sa haine pour la bêtise qui rend les gens mauvais, Gabriel leur assena une paire de gifles retentissantes et les lâcha. Les deux vauriens s’enfuirent sans demander leur reste. »

 

Le lundi matin, dans le quartier de la rue Bab-Azoun, on rouvrit peureusement les boutiques. Chacun réparait tant bien que mal les dégâts causés lors des émeutes. On apprit aussi que tout le pays s’était embrasé. Blida, Boufarik, Sétif avaient été l’objet de nombreux pillages. Dans d’autres localités, l’ordre avait été respecté, mais de multiples cortèges avaient défilé, exigeant l’abrogation du décret Crémieux. Oui, l’histoire était un éternel recommencement, de telles scènes s’étaient déjà produites, dans le passé, dans maints et maints pays. Il n’y avait rien à faire, sinon attendre que le temps pansât les plaies.

 

Les jours suivants,  la situation générale restait précaire. Même si les manifestations s’étaient calmées, la détente n’était pas revenue. Les extrémistes, omniprésents, empêchaient les passions de s’apaiser. Les propos de leur journal LAntijuifétaient d’une violence inouïe : « Nous arroserons de leur sang l’arbre de notre liberté [...] Il faut éliminer cette pourriture pour que notre patrie se glorifie. » Les difficultés de mise en valeur du pays, les mauvais rapports avec les autochtones, les méventes agricoles, l’incapacité à instaurer ici une réelle démocratie ne trouvaient qu’un seul responsable : les juifs.Dans les cafés les discussions étaient vives et les rixes fréquentes, car il se trouvait parfois quelques énergumènes pour oser défendre ces parasites, au nom de la sacro-sainte démocratie.