par Serge Dahan, Président de l'Association Morial

Avant que l’histoire ne divise en catégories “Arabes”, “Berbères”, “Juifs”, il y a en Algérie une imbrication de peuples et de langues, le lien unissant Juifs et Berbères, ou Amazighs, tient une place singulière façonnée par le temps La présence juive en Afrique du Nord est attestée dès l’Antiquité. Des communautés s’installent après la destruction du Temple de Jérusalem en 70 apr. J.-C, puis d’autres arrivent sous les Romains.En Algérie, la présence juive se concentre dans les grandes cités romaines de la côte, Tipasa, Cherchell, Timgad, Hippone, mais aussi dans les zones montagneuses et oasiennes où vivaient déjà des tribus berbères. Dès le Moyen Âge, des foyers juifs se retrouvent dans le Haut Atlas saharien, les Aurès, le Mzab et la Kabylie, territoires amazighs par excellence.Ces communautés juives rurales formaient des micro-sociétés intégrées au tissu berbère, organisées en communautés de métier : artisans du cuivre, tanneurs, bijoutiers, marchands de grains ou de bétail. Leur savoir-faire, transmis de génération en génération, était reconnu et respecté.
Dans les marchés kabyles, on disait même : « L’or passe par les mains du Juif avant de briller au cou de la mariée berbère »
En Kabylie, des familles juives vivaient à Bougie (Béjaïa), Tizi Ouzou, ou dans les villages du Djurdjura.
Dans les Aurès, les Juifs de Biskra, Batna ou Tébessa commerçaient avec les tribus chaouïas, parlant souvent leur langue.
Dans le Mzab, au sud, les relations entre les Juifs et les Mozabites reposaient sur un même attachement au commerce et à la vie communautaire.
Dans l’ouest et les Hauts-Plateaux, des communautés vivaient à Tlemcen, Tiaret, Laghouat.
Si les religions restaient distinctes, les valeurs de la montagne (honneur, solidarité, parole donnée...) étaient partagées, tous soumis aux mêmes sécheresses, aux mêmes aléas naturels.
La langue berbère joua un rôle essentiel dans cette proximité.
Dans certaines régions, des Juifs priaient aussi en tamazight, les chansons populaires, les proverbes juifs-berbères, transmis oralement, témoignent aussi de cette proximité.
Cette culture mixte se retrouve dans les bijoux, les motifs des tapis ou les broderies de Kabylie et du Mzab, où s'entrelacent les symboles de la main, de l’étoile de David ou du losange.
Certains historiens arabes médiévaux, comme Ibn Khaldoun, ont évoqué la conversion de tribus berbères au judaïsme avant l’islamisation du Maghreb, mêmes si la réalité historique de cette “judaïsation” reste discutée on trouve une familiarité spirituelle, une parenté culturelle entre Amazighs et Juifs de ces régions.
Lorsque le décret Crémieux fut promulgué en octobre 1870, il accorda la citoyenneté française à environ 35 000 Juifs d’Algérie résidant dans les trois départements : Alger, Oran et Constantine.
Les communautés juives rurales ou berbérophones, installées dans les montagnes de Kabylie, les Aurès, le Mzab ont été oubliés de cette première vague de naturalisation.
Dans ces régions dites “territoires militaires”, où l’administration coloniale n’était pas encore stabilisée, les Juifs restèrent temporairement des sujets indigènes, au même titre que leurs voisins musulmans. C'est entre 1875 et 1883, que les autorités françaises procédèrent à leur enregistrement et à leur naturalisation.
C'est ainsi que certains Juifs des montagnes berbères ont vécu quelques temps dans un entre-deux juridique : ni totalement indigènes, ni pleinement citoyens.
Ils continuèrent à parler le berbère, à commercer localement, à partager la vie des villages, tout en observant à distance la francisation rapide des communautés juives des grandes cités d’Algérie.
Ce calendrier d'application du Décret Crémieux a aussi marqué le judaïsme algérien : d’un côté, les Juifs urbains rapidement intégrés à la société française ; de l’autre des Juifs des montagnes restés proches de leurs voisins amazighs par la langue et le mode de vie.
Lorsque, en octobre 1940, le régime de Vichy abrogea le décret Crémieux, tous les Juifs d’Algérie furent soudain privés de leur citoyenneté française, exclus des écoles, de la fonction publique et de la vie économique.
SI dans les grandes villes ces mesures furent appliquées avec zèle dans les régions berbères la réalité a souvent été plus nuancée.
Des témoignages évoquent des gestes de solidarité, des familles amazighes continuèrent à commercer avec leurs voisins juifs, des notables musulmans sont intervenus pour protéger des juifs en désobéissant aux lois anti juives du régime de Vichy
Dans le Mzab, à Ghardaïa ou à Beni Isguen, des Mozabites aidèrent les juifs à contourner les interdictions. En Kabylie, on raconte que certains chefs de village abritèrent temporairement des familles juives.
Ces gestes rappellent que dans les montagnes berbères, la solidarité ne se proclamait pas, elle se pratiquait.
Pendant la guerre d’indépendance, les violences musulmans contre les juifs accélérèrent le départ des dernières communautés des zones rurales. En 1956, il ne restait presque plus de familles juives en Kabylie intérieure ou dans les Aurès.
En l’espace de quelques mois après l’indépendance de l'Algérie près de 130 000 Juifs, dont les descendants des anciens villages berbères, rejoignirent la France.
La coexistence entre Juifs et Berbères n’a pas été un long fleuve tranquille, mais elle incarne une période de cohabitation dans une société où l’identité ne se résumait pas à la religion, où la tolérance avant d’être un mot politique a été une pratique quotidienne, où le lien est né non de la ressemblance mais du respect.
L’histoire commune des Juifs et des Berbères en Algérie relève d’une réalité profondément ancrée dans la géographie, la langue et le partage
Si les événements historique ont marqué un avant et un après, la leçon d'une coexistence dans la diversité reste dans les mémoires.

