À la fin du XIVᵉ siècle, la péninsule ibérique traverse une crise profonde.
La peste noire de1348, les famines, les guerres civiles et la misère ont ébranlé les royaumes chrétiens.
Dans ce climat de désespoir, les Juifs, nombreux à Séville, Tolède, Valence, Barcelone ou Murcie, incarnent à la fois la réussite économique et la différence religieuse.
Médecins, lettrés, percepteurs ou conseillers royaux, les juifs occupent des fonctions essentielles, et deviennent vite les boucs émissaires d’une société en crise.
La tension s’exacerbe sur fond du Grand Schisme d'Occident de 1378 : deux papes rivaux, l’un à Avignon et l’autre à Rome, divisent la chrétienté et affaiblissent l’autorité de l’Église.
Cette crise favorise l’émergence de prédicateurs fanatiques, tel Ferrand Martinez, archidiacre de Séville, qui multiplie les sermons accusant les Juifs d’être responsables des malheurs du royaume, provoquant révoltes et agressions dans les quartiers juifs.
À la situation religieuse s’ajoute la détresse économique : guerres et épidémies ont ruiné paysans artisans....
Les dettes contractées auprès de créanciers juifs nourrissent la rancune d'un peuple appauvri.
Le 6 juin 1391, la colère populaire éclate à Séville.
La foule envahit la Judería de Sevilla, pille les maisons, brûle les synagogues et massacre hommes, femmes, enfants juifs.
En quelques semaines, la vague de violence s’étend à Tolède, Cordoue, Valence, Barcelone, Gérone et jusqu’à Majorque.
Les pogroms de 1391 font des milliers de morts et provoquent la disparition ou la conversion forcée de plusieurs communautés juives.
On peut trouver les causes profondes du drame dans la combinaison explosive de plusieurs facteurs : effondrement économique, exaltation religieuse et désagrégation du pouvoir royal.
L’Espagne fait face à l’effondrement des récoltes, au ralentissement du commerce et à une forte dévaluation monétaire. Les Juifs, souvent associés au pouvoir de l'argent et au crédit, deviennent des symboles de l’oppression financière.
Dans une Église fragilisée par le Schisme, les prêches extrémistes trouvent un large écho populaire. Les Juifs sont accusés de « rejeter le Christ », et leur présence est présentée comme une offense à la chrétienté.
Les rois de Castille et d’Aragon, endettés et contestés, ne parviennent plus à protéger leurs sujets juifs. Dans certaines villes, les autorités locales ferment les yeux, voire encouragent les mouvements populaires ciblant les Juifs
L’Espagne sombre alors dans une spirale de violence religieuse et sociale.
Les juifs survivants de ces massacres prennent la fuite. Certains se réfugient au Portugal ou dans les royaumes du nord d’autres gagnent l’Afrique du Nord : Oran, Tlemcen, Bougie, Alger.
Sous domination musulmane les Berbères du royaume Zianide à Tlemcen, les Hafside à l’est, Mérinide à l’ouest, l'Algérie offrent un refuge relatif.
Les Juifs y vivent sous le statut de dhimmi, mais libres de pratiquer leur religion et de commercer.
Cette première grande migration séfarade vers le Maghreb, un siècle avant l’expulsion générale de 1492, marque le début du premier exil massif des Juifs d’Espagne.
Les Juifs autochtones d’Algérie, présents depuis l’Antiquité et profondément enracinés dans les sociétés arabes et berbères, accueillent leurs frères exilés avec solidarité.
Appelés Tochavim « habitants/résidents », ces Juifs autochtones forment des communautés organisées, arabophones et intégrées dans la vie locale.
Les nouveaux venus d’Espagne, appelés Mégorashim « exilés/renvoyés », apportent avec eux une culture raffinée, la langue judéo-espagnole et une érudition religieuse remarquable.
L’accueil est fraternel (hébergement, entraide, intégration dans les circuits commerciaux...) mais les différences de rite, de langue et de statut social provoquent aussi des tensions.
Fiers de leur liturgie andalouse, les Séfarades introduisent de nouvelles pratiques religieuses qui bousculent les usages locaux.
De nombreux débats opposent alors les deux traditions.
Le rabbin Simon ben Zemah Duran, dit le Rashbatz, réfugié à Alger après les pogroms, joue un rôle décisif de médiateur.
Par ses recueils de décisions rabbiniques, il jette les bases d’une synthèse religieuse entre traditions locales et séfarades, donnant naissance à un judaïsme algérien unifié et vibrant.
Sous son impulsion, Alger devient un centre d’étude et de rayonnement spirituel majeur pour tout le Maghreb.
Les pogroms de 1391 marquent ainsi la naissance d’une mémoire et d’une culture issues de la rencontre entre les mondes juifs d’Espagne et d’Afrique du Nord.
De cette fusion naît une identité juive algérienne singulière, érudite et méditerranéenne, à la fois héritière de l’Andalousie et ancrée dans la terre d’Afrique.
Cet héritage, fruit de la rencontre entre les Juifs autochtones d’Algérie et les Séfarades exilés d’Espagne, demeure vivant et présent dans les traditions familiales, dans la mémoire, les chants, les prières et les coutumes qui traversent encore aujourd’hui toutes les générations des communautés juives originaires d'Algérie