par Serge Dahan Président de l'Association Morial

Avant 1962, dans les ruelles d’Alger, d’Oran, de Constantine ou de Tlemcen, la Tsedaka n’était pas un geste charitable, c’était un mode de vie, une respiration collective.
Chaque membre de la communauté savait qu’il était responsable de l’autre, selon la maxime du Talmud “Kol Israël arevim ze laze” « Tous les Juifs sont responsables les uns des autres ».
Au cœur des communautés juives d’Algérie, à Alger, Oran, Constantine, Bône ou Tlemcen, la Tsedaka était bien plus qu’une vertu morale, elle formait le système social de la communauté.
Dans un monde où l’État providence était encore balbutiant, les Juifs s’étaient dotés de leurs propres structures d’entraide, organisées, rigoureuses et profondément enracinées dans la loi juive.
Parmi ces institutions, La Fraternelle, présente dans plusieurs grandes villes, coordonnait des actions de bienfaisance structurées : distribution de paniers alimentaires, aides pour les familles nombreuses, subventions pour les malades ou les personnes âgées, soutien financier pour des enterrements ou des soins médicaux, prise en charge des mariages de jeunes filles pauvres, …
Son rôle complétait celui des Comités de bienfaisance souvent rattachés aux synagogues
À Alger ou à Oran le Comité israélite d’Assistance et de Bienfaisance gérait les œuvres de solidarité, finançait une cantine scolaire pour les enfants démunis et assurait un secours régulier aux veuves et orphelins.
À Constantine, les Sociétés de visite aux malades organisaient des tournées quotidiennes pour apporter repas, médicaments et présence humaine aux malades isolés.
À la synagogue, les boîtes de Tsedaka passaient entre les fidèles et dans les maisons des notables il n’était pas rare que des Rabbanim ou des responsables communautaires viennent discrètement solliciter une aide pour une famille en détresse.
Beaucoup donnaient sans jamais être nommés : l’anonymat était la forme la plus noble de Tsedaka.
La solidarité vivait d’abord dans les gestes du quotidien.
À Alger, on se souvient encore de ce boucher du quartier de Bab El Oued qui, chaque vendredi après-midi, préparait un sac de viande cachère pour une famille qu’il savait trop fière pour demander de l’aide. Il le déposait discrètement devant leur porte.
À Tlemcen, ville spirituelle par excellence, une anecdote transmise par plusieurs familles illustre parfaitement cette culture : Dans les années 1940–1950, vivait à Tlemcen un notable discret chargé de la distribution quotidienne de la Tsedaka. Chaque matin, il quittait sa maison avec un sac de provisions et quelques pièces. Mais il ne frappait jamais aux portes.
Il avançait dans la ruelle, posait silencieusement un petit paquet devant la maison d’une veuve ou d’un vieil homme, puis s’éloignait rapidement.
Lorsqu’on le remerciait, il répondait simplement : « Je n’ai rien donné. C’est toi qui m’as permis de faire la mitsva (une bonne action) »
À Constantine, un commerçant du quartier de la Brèche tenait un cahier de dettes qui n’étaient jamais réclamées, et à la veille de Kippour, il “effaçait” les montants, estimant qu’il n’avait fait que son devoir.
Dans certaines familles, il était d’usage qu’une chaise reste vide à table pour le repas du vendredi soir « On ne sait jamais si un pauvre aura faim », disait-on.
Très souvent, un jeune orphelin, ou un voyageur se retrouvait assis sur cette chaise, accueilli comme un membre de la famille.
Et chaque année, avant Pessah (Pâques), les institutions locales organisaient la collecte du Kimha DePiss’ha, dons aux pauvres. Les enfants eux-mêmes frappaient aux portes avec de petits paniers pour recueillir farine de Pessah, huile, dattes… ou quelques pièces.
Cette générosité collective garantissait que toute famille, quelle que soit sa situation, puisse célébrer la fête de Pessah dans la dignité.
Ces récits, transmis de génération en génération, montrent combien la Tsedaka était un tissu vivant, fait de gestes simples. La Tsedaka n’était pas seulement un devoir religieux, c’était un contrat moral, une culture du soutien mutuel.
Le judaïsme d’Algérie, profondément ancré dans la halakha ( la loi) et dans la tradition séfarade, a transmis que la dignité de chacun était une valeur absolue.
Après 1962, les familles juives d’Algérie dispersées n’ont pas laissé cette tradition se perdre.
La mémoire de La Fraternelle, des œuvres de bienfaisance, des visites aux malades et des aides discrètes s’est réincarnée dans les grandes institutions juives de France.
Aujourd’hui, c’est le FSJU (Fonds Social Juif Unifié) qui porte avec force, rigueur et modernité cet héritage ancestral : aide aux familles, bourses scolaires, soutien social, solidarité d’urgence, accompagnement des plus fragiles.
À travers son travail immense, le FSJU perpétue la tradition de Tsedaka telle qu’elle était vécue dans les communautés juives d’Alger, d’Oran, de Constantine ou de Tlemcen : une solidarité puissante, organisée, chaleureuse, et toujours empreinte de dignité.
Ce lien entre hier et aujourd’hui est plus qu’une continuité, c’est la preuve que la Tsedaka continue d’irriguer et d’inspirer la vie juive, un héritage précieux, transmis avec fidélité.


