par Serge Dahan Président de l'Association Morial

Avant que le silence ne s’abatte sur ses ruelles, Constantine chantait.
La ville aux ponts suspendus vibrait au rythme du malouf, musique andalouse séculaire.
Dans cette ville dressée sur le roc la musique, langage commun de toute une communauté, à la croisée du sacré et du profane, resonnait dans les cafés et les synagogues.
Le malouf matrice culturelle des juifs de Constantine, a été transmis par les musiciens qui en sont restés les gardiens et les passeurs.
Dans les synagogues de Constantine, les piyyoutim, chantés en hébreu ou en judéo-arabe, mêlant ornementations orientales et ferveur séfarade, ont fait vibrer des générations.
Au cœur de ce monde un nom s’impose : Cheikh Raymond Leyris.
Violoniste virtuose, compositeur et maître du malouf, Cheikh Raymond est un pilier de la vie musicale des Juifs d'Algérie.
Autour de lui, les musiciens se rassemblaient, son orchestre comptait des joueurs arabes et juifs unis par la même passion de ce répertoire constantinois.
Il jouait et formait de jeunes disciples, parmi lesquels un certain Gaston Ghrenassia, futur Enrico Macias.
Le malouf constantinois s’articulait autour de douze Nouba grandes suites musicales héritées d’al-Andalus. Les musiciens de Constantine les interprétaient avec une intensité propre, mêlant émotion spirituelle et raffinement poétique.
Dans les orchestres de Cheikh Raymond, on retrouvait les instruments emblématiques du malouf : le oud (luth oriental), la kamanja (violon), la derbouka, le bendir (percussions), le qanoun (cithare orientale) et parfois la flûte gasba.
Cheikh Raymond, Lili Boniche, Blond-Blond, ou Saoud l’Oranais ont laissé des enregistrements précieux, où le malouf se fait témoin d’une fraternité perdue.
Ce patrimoine musical fait aujourd’hui l’objet d’un patient travail de sauvegarde par l’Institut Européen des Musiques Juives
En 1961, tout a basculé.
Le 22 juin, en pleine guerre d’Algérie, Cheikh Raymond fut assassiné sur le marché de Constantine. Son meurtre sonna comme un coup de tonnerre.
Pour la communauté juive, ce fut bien plus que la mort d’un maître : c’était la fin d’un monde.
Trente ans après le massacre de Constantine de 1934 l’assassinat de Cheikh Raymond affirma, chez tous ceux qui hésitaient encore, la certitude que la coexistence et les liens que la musique avait préservés étaient bien brisés.
En 1962, à la veille de l’indépendance, la quasi-totalité des Juifs de Constantine avait pris le chemin de l’exil emportant cette musique intérieure, cette mémoire sonore que ni la distance ni le temps n'ont effacé.
Enrico Macias, par sa voix et ses chansons, a fait de cette mémoire une matière universelle, c’est tout un pan de la culture juive d'Algérie qui trouva avec lui une place sur les scènes de l'exil.
La tradition musicale des Juifs de Constantine racontait la coexistence, la transmission, la ferveur et la tendresse d’une communauté profondément ancrée dans sa ville.
Le malouf, la Constantine de Cheikh Raymond appartient désormais à la mémoire, à l’histoire. Rappeler cette histoire c’est reconnaître la place des musiciens juifs dans le patrimoine des Juifs d'Algérie.

