Par Serge Dahan, Président de l'Association Morial

La Hiloula est une célébration juive tenue à la date anniversaire du décès d’un tsaddik, un sage ou un rabbin reconnu pour sa piété et son exemplarité. Dans la tradition juive nord-africaine, ces journées mêlent prière, allumage de bougies, chants liturgiques et rassemblements communautaires. Elles ne relèvent pas du calendrier officiel, mais d’une fidélité transmise de génération en génération.
À Alger, l’une de ces hiloulot était consacrée au rabbin HaCohen, figure respectée de la communauté juive locale. Elle réunissait des familles profondément attachées à la tradition séfarade algéroise, dans un esprit de simplicité et de continuité.
Issu d’une lignée de Cohanim et d’érudits, le rabbin HaCohen était reconnu très tôt pour son savoir autant que pour sa douceur. Les anciens racontaient qu’il connaissait par cœur de vastes passages de textes sacrés, mais qu’il ne parlait jamais avec hauteur. Il recevait indistinctement hommes et femmes, commerçants et artisans, et parfois même des voisins musulmans venus chercher un conseil ou une bénédiction. Sa présence dépassait les frontières communautaires sans jamais les nier.
À sa disparition, les familles d’Alger choisirent naturellement d’honorer sa mémoire par une hiloula annuelle. Il ne s’agissait pas d’une célébration institutionnelle, mais d’un rendez-vous discret, porté par l’oralité. On se retrouvait dans une synagogue de quartier ou dans une cour intérieure. On allumait des bougies, on récitait les Tehilim, on chantait les piyoutim du rite algérois. Les femmes préparaient des plats traditionnels, les hommes racontaient des anecdotes, et la mémoire circulait sans être figée.
La Hiloula du rabbin HaCohen n’a laissé que peu de traces écrites. Cela ne signifie pas qu’elle n’a jamais existé. Dans le judaïsme nord-africain, nombre de traditions étaient locales, familiales, transmises par la parole et le geste. Cette hiloula appartient à cet héritage de mémoire vivante, portée par les familles plus que par les livres.
Le rabbin HaCohen aurait été inhumé dans l’un des anciens cimetières juifs d’Alger, en usage depuis l’époque ottomane. Longtemps, lors de la hiloula, des familles se rendaient encore sur sa tombe, une pierre simple, blanchie à la chaux, disent les souvenirs. Après l’indépendance de 1962, les cimetières furent laissés sans entretien, transformés ou effacés, et la localisation de la tombe se perdit.
Avec le départ des Juifs d’Algérie, les synagogues se vidèrent et les quartiers se turent. Mais les hiloulot traversèrent la Méditerranée dans les valises des familles. À Marseille, Paris, Nice, Ashdod ou Montréal, il suffisait parfois d’une bougie allumée pour faire renaître l’atmosphère d’Alger, les chants, les voix, les gestes.
À Paris, la synagogue Berith Chalom demeure l’un des lieux où bat le cœur de la communauté juive algéroise. On y perpétue le rite séfarade d’Alger, les coutumes familiales, et l’on y célèbre les hiloulot de grands tsaddikim nord-africains. Ces moments rappellent que la tradition n’est pas figée : elle circule, s’adapte et demeure vivante.
Les hiloulot sont ainsi bien plus qu’un rituel. Elles forment le fil discret mais continu d’une histoire profondément humaine. Même lorsque les pierres disparaissent, les chants, les récits et les liens demeurent. Et parfois, une simple flamme suffit à rappeler tout un monde et à faire vivre encore la lumière des grands sages du judaïsme nord-africain.

