Par Serge Dahan, Président de l'Association Morial

A l’occasion de Pourim, fête de la joie, du renversement et de la solidarité, nous souhaitons partager quelques repères sur le sens profond de cette célébration. De génération en génération, Pourim transmet une manière de lire l’Histoire, de renforcer les liens et de transformer l’épreuve en action collective. C’est dans cet esprit que nous vous adressons, chers amis de Morial, nos vœux les plus sincères pour un Pourim joyeux, solidaire et fraternel, au nom des membres du Bureau de l’Association Morial.
Pourim raconte l’histoire d’un peuple dispersé au cœur d’un empire puissant, confronté à un décret d’anéantissement. Face à une menace proclamée, scellée par la loi et fixée par le sort, les Juifs de Perse refusent la résignation et choisissent l’action.
Le récit s’inscrit dans l’Empire perse, vaste et centralisé. À Suse, Haman, haut dignitaire du royaume, voit son orgueil atteint par le refus de Mordekhaï de se prosterner devant lui. De cette offense, il fait naître un projet d’anéantissement collectif. Le décret est promulgué et diffusé dans toutes les provinces. Tout semble alors clos.
Mais l’Histoire ne s’arrête pas là.
Après la disgrâce de la reine Vashti, le roi Assuérus fait rechercher une nouvelle reine. Choisie pour sa beauté, Esther accède au trône sans révéler son identité juive. Sur le conseil de Mordekhaï, elle se tait d’abord.
Puis survient ce moment que la Meguila résume par les mots « tout fut inversé » : une nuit d’insomnie du roi Assuérus amorce le basculement, les chroniques sont relues, un mérite oublié refait surface, et l’équilibre du pouvoir se déplace. Tandis qu’Haman prépare, Esther agit. Elle révèle son identité et dénonce le complot. Le décret n’est pas annulé : il est retourné contre son instigateur.
Ce renversement s’opère sans miracle visible. La Meguilat Esther ne mentionne jamais le Nom divin. Les Sages y ont vu l’expression du hester panim, le voilement de la Face : la Présence divine se retire du manifeste et laisse place à la responsabilité humaine. L’Histoire avance par des gestes ordinaires et des décisions justes, prises au moment juste. Pourim enseigne ainsi que, même lorsque la Présence divine se cache, le monde n’est jamais abandonné.
Cette lecture se prolonge dans la pratique.
La Meguila est lue à voix haute, en public. Lorsque le nom d’Haman est prononcé, le bruit éclate : on frappe, on couvre la voix du lecteur. Le mal est nommé et refusé collectivement. À l’inverse, lorsque le nom de Mordekhaï est prononcé, l’assemblée se tait.
À Pourim, la générosité n’est pas facultative. Tout celui qui tend la main reçoit. Donner, ce jour-là, c’est veiller à ce qu’aucun membre de la communauté juive ne reste à l’écart. Viennent ensuite les Michloa’h Manot, l’échange de mets entre proches et voisins, qui tisse le lien et entretient la fraternité. Puis le festin : un repas joyeux et familial, où la table devient un espace de parole, de mémoire et de transmission.
À Alger, ces gestes prenaient une forme particulièrement vivante. Dans la Grande Synagogue comme dans les synagogues de quartier, la Meguila était lue dans une atmosphère dense et sonore. Les enfants, déguisés pour l’occasion, faisaient éclater le bruit au nom d’Haman, fiers de leurs costumes. La fête se prolongeait ensuite dans les rues et les maisons, entre visites, rires et plateaux portés à la hâte.
C’est dans cet esprit qu’est né le Pourim d’Alger.
En 1541, l’expédition lancée contre la ville semblait devoir sceller son sort. Pour les Juifs d’Alger, en partie descendants des expulsés d’Espagne et du Portugal, la menace était existentielle. Elle s’inscrivait dans la continuité des persécutions et de l’Inquisition. Et pourtant, l’événement se retourne : une tempête disperse la flotte, l’offensive échoue, le danger se dissout.
La communauté reconnaît alors la structure de Pourim : un projet d’anéantissement plausible, suivi d’un renversement inattendu. Elle institue un Pourim local, non pour glorifier une victoire, mais pour transmettre un enseignement durable : l’Histoire n’est jamais totalement close.
Pour le peuple juif, Pourim n’a jamais été figé dans un temps ancien. Il se transmet comme une manière de lire le réel, permettant de reconnaître, presque instinctivement, les structures de danger et les possibilités de renversement.
Les événements du 7 octobre ont rappelé avec force que le projet d’anéantissement n’appartient pas seulement au passé. Face à une volonté explicite de destruction, la réponse n’a été ni le silence ni la sidération. Comme dans la Meguila, le danger a été nommé et affronté par l’union et l’engagement collectif.
Que ce Pourim soit pour chacun de vous, chers amis de Morial, un temps de joie partagée, de fraternité et de solidarité.
Hag Pourim Samea’h.

