Par Serge Dahan,
Président de l'Association Morial

À l’occasion de Shavouot, nous célébrons l’un des moments fondateurs de l’histoire juive : le don de la Torah au mont Sinaï, cinquante jours après la sortie d’Égypte.
La tradition juive établit ainsi un lien essentiel entre liberté et responsabilité. La sortie d’Égypte n’est pas un aboutissement ; elle ouvre un chemin. Après la libération vient l’entrée dans une alliance, dans une exigence spirituelle et morale.
Le compte de l'Omer, qui relie Pessa’h à Shavouot, traduit cette progression. Ces quarante-neuf jours symbolisent une préparation à recevoir la Torah. Les maîtres d’Israël ont souvent rappelé que, dans la pensée juive, la liberté ne consiste pas seulement à se libérer d’une domination ; elle oblige à une responsabilité envers soi-même, envers les autres et envers le monde.
Au Sinaï, tout le peuple est présent : hommes, femmes, enfants. La révélation est collective. La formulation « Naassé véNichma », « Nous ferons et nous comprendrons », exprime l’idée que la Torah est une parole à vivre, à transmettre et à approfondir.
La Torah est commentaire, débat, interprétation et enseignement, le Talmud témoigne de cette pluralité qui fait de la discussion une forme de fidélité à la révélation.
C’est dans cette continuité qu’est née la tradition du Tikkoun Leil Shavouot, veillée d’étude organisée durant la nuit de Shavouot, développée à Safed au XVIe siècle autour des maîtres de la Kabbale. Pendant cette nuit consacrée à l’étude et à la réflexion sur les enseignements de la Torah, on veille jusqu’à l’aube, on lit, on commente et on échange. Le livre du Deutéronome le dit simplement : « Tu les enseigneras à tes enfants et tu en parleras dans ta maison, en voyage, en te couchant et en te levant. »
Cette culture de l’étude et de la transmission a profondément marqué le judaïsme des Juifs d’Algérie. Dans les familles d’Alger, d’Oran, de Constantine, de Tlemcen ou de Bône, il existe un respect naturel pour le savoir, les livres, la parole des maîtres et l’éducation des enfants. Dans tous les milieux, l’étude est perçue comme une fidélité à l’héritage reçu.
Le judaïsme algérien s’est construit à la rencontre de plusieurs mondes : héritage biblique, tradition séfarade issue de l’Espagne médiévale, culture méditerranéenne et citoyenneté française. Cette histoire a produit un judaïsme ouvert à la pensée, à la philosophie, à la culture générale et à la vie de la cité.
On discutait Torah, politique, histoire ou littérature autour des tables familiales autant que dans les cafés, autour d’une anisette. Cette tradition intellectuelle a donné au judaïsme français contemporain plusieurs figures majeures.
Léon Ashkénazi, né à Oran, en est l’un des grands représentants. Son enseignement marque encore les générations par sa capacité à relier Torah, histoire, philosophie et identité juive. Manitou rappelait souvent qu’Israël avait survécu par la transmission d’une parole et d’un enseignement.
Samuel Sirat, né à Bône, incarne lui aussi cette alliance entre fidélité à la tradition et ouverture intellectuelle. Grand rabbin de France, il porta un judaïsme exigeant, humaniste et profondément attaché à l’étude. André Chouraqui illustre également cette tradition méditerranéenne selon laquelle l’enracinement dans sa propre identité n’empêche ni le dialogue ni l’universel.
À Shavouot, les tables se couvrent traditionnellement de laitages, de fromages, de pâtisseries au miel et de mets lactés. Cette coutume possède plusieurs significations. Les commentateurs rappellent qu’après le don de la Torah, les Hébreux reçurent les lois de la cacherout et ne purent immédiatement consommer de viande préparée selon ces règles. Dans le Cantique des Cantiques, il est écrit : « Le miel et le lait sont sous ta langue ». Les maîtres y voient l’image d’une Torah nourrissante, accessible et source d’élévation. Le Midrash compare également la Torah au lait parce qu’il nourrit chaque étape de la vie.
Shavouot célèbre à la fois la révélation du Sinaï et la fête des prémices agricoles, réunissant ainsi l’élévation spirituelle et l’enracinement dans le monde concret. Les maisons juives d’Algérie étaient souvent décorées de fleurs, de feuillages et de branchages, en souvenir de la tradition selon laquelle le mont Sinaï aurait fleuri au moment du don de la Torah, mais aussi en écho à la fête des récoltes et de l’abondance.
Shavouot incarne, pour les Juifs d’Algérie, l’importance de l’étude, du dialogue et du temps long, hérités d’un judaïsme capable de conjuguer enracinement et modernité, fidélité à la tradition et ouverture au monde, identité assumée et engagement dans la société.
En mon nom et au nom des membres du Bureau de Morial, nous adressons à tous les membres et amis de Morial ainsi qu’à leurs familles nos vœux de santé, de paix, de joie et d’élévation spirituelle.
Que l’héritage intellectuel, spirituel et humain des Juifs d’Algérie continue d’inspirer les générations à venir.
Hag Shavouot Samea'h à toutes et à tous.

