Par Serge Dahan, Président de l'Association Morial

J’étais enfant en 1962, trop jeune sans doute pour comprendre toute la profondeur de ce que nous vivions, mais assez âgé pour ressentir l’atmosphère particulière de ces journées d’été à Oran.
Le 9 Av n’était pas un jour ordinaire, cette date est associée aux plus grandes tragédies de notre histoire, l’histoire du peuple juif.
C’est le 9 Av que fut détruit le Premier Temple de Jérusalem par les armées du roi babylonien Nabuchodonosor en 586 avant notre ère, entraînant l’exil vers Babylone.
Près de sept siècles plus tard, c'est également un 9 Av que le Second Temple fut détruit par les légions romaines de Titus en l'an 70, marquant une étape décisive dans la dispersion du peuple juif.
Le 9 Av est devenu le symbole de toutes les catastrophes qui ont frappé le peuple juif, on y rattache notamment la chute de la forteresse de Betar lors de la révolte de Bar Kokhba contre Rome en 135, l’expulsion d’Espagne avec le décret promulgué en 1492.
Le 9 Av est ainsi devenu un jour de deuil pour le peuple juif. Jour de jeûne, de lamentation, de prière où l’on se souvient de Jérusalem détruite.
Jérusalem est au fondement même de l'histoire, de la mémoire et de la conscience juives. Il y a près de trois mille ans, le roi David fit de Jérusalem la capitale du royaume d'Israël, son fils Salomon y construisit le Premier Temple, lieu le plus sacré du judaïsme.
Malgré la destruction du Temple et les siècles d'exil, Jérusalem n'a jamais quitté la conscience juive. Bien au contraire, son souvenir est l'un des fondements de l'identité du peuple juif.
À chaque mariage, le bris du verre rappelle que Jérusalem fut détruite et que nul bonheur n'est complet tant que demeure le souvenir de cette perte, à chaque célébration de Pessa'h les familles concluent le Seder par les mots : « L'an prochain à Jérusalem », dans les prières quotidiennes, les fidèles se tournent vers la Ville sainte, dans la liturgie, les chants et les poèmes, son nom revient sans cesse. Depuis près de deux mille ans, de génération en génération, Jérusalem demeure dans l'âme de chaque Juif.
Le 9 Av tombe au cœur de l'été. Oran vivait alors dans une lumière éclatante, dès le matin, la chaleur montait des trottoirs et des façades blanches.
Les familles prenaient la route de la corniche, de plage en plage, de Saint-Roch à Bouisseville, de Clairefontaine jusqu'aux Andalouses. Les cafés du front de mer étaient animés, les terrasses pleines, les enfants heureux de retrouver la mer.
Dès le matin, les familles chargeaient les voitures de paniers, de glacières, de parasols et de serviettes. On prenait la route, les journées s'écoulaient entre baignades, parties de ballon et longues discussions des adultes à l'ombre des cabanons.
Je garde le souvenir des déjeuners sur le sable, des tables improvisées, des plats préparés par ma mère, des pastèques rafraîchies dans l'eau de mer, des rires et des conversations qui se poursuivaient jusque tard dans l'après-midi.
Nous passions notre temps dans l'eau et nous ne revenions sur la plage que pour manger ou répondre aux appels répétés de nos parents.
L'arrivée du 9 Av créait une rupture particulière; au milieu de cette joie estivale s'invitait soudain la mémoire des destructions, des persécutions, des exils et des malheurs qui ont jalonné l'histoire de notre peuple.
Chacun savait que ce n'était pas un jour comme les autres; la mer était toujours aussi attirante, mais on n'allait pas se baigner « Aujourd'hui, ce n'est pas un jour pour la mer », disait-on simplement, « c'est le 9 Av. »
Nombreux étaient ceux qui observaient le jeûne, mais même pour les autres, le 9 Av était empreint d'une gravité silencieuse, d'une inquiétude diffuse transmise de génération en génération, les adultes répétaient qu'il fallait être prudent.
On évitait de commencer un projet, de signer un contrat, d'engager une affaire, d'entreprendre un voyage ou de prendre une décision.
Ce qui pouvait attendre était remis au lendemain, non par superstition, mais parce que la mémoire collective avait associé cette date aux plus grands malheurs de l'histoire juive.
Derrière ce jour se trouve la conscience de deux mille ans d'histoire, de destructions, d'exils et de persécutions. Chaque génération transmet à la suivante qu’il convient de vivre le 9 Av avec gravité.
Pour les Juifs d’Algérie, le 9 Av ne reliait pas seulement Jérusalem à l'exil, il faisait également écho à une blessure fondatrice de leur histoire : l'expulsion d'Espagne.
Pendant des siècles, les communautés juives avaient participé au rayonnement de l'Espagne, elles avaient contribué à son développement économique, intellectuel et culturel.
Cette présence pluriséculaire a été brutalement remise en cause à partir de la fin du XIVe siècle avec les massacres de 1391, les conversions forcées, l'Inquisition puis, en 1492, le décret d'expulsion signé par les Rois Catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon, des dizaines de milliers de familles choisirent l'exil plutôt que la conversion.
Commence alors de longs voyages éprouvants à travers la Méditerranée, arrachés à la terre natale, contraints d'abandonner biens et maisons les Juifs exilés embarquèrent dans des conditions précaires et dangereuses.
Les traversées ont été marquées par la faim, les maladies et la violence, des Juifs ont été dépouillés de leurs derniers biens, d'autres ont été abandonnés en cours de route ou débarqués sur des côtes inconnues.
Des témoignages de l'époque évoquent des agressions, des pillages, des enlèvements et même des assassinats.
Oran est rapidement devenu l'un de ces lieux de refuge, les Juifs d’Espagne y ont retrouvé des communautés présentes en Afrique du Nord depuis l'Antiquité.
Au fil des générations, les traditions espagnoles, la langue, les rites, les chants et les usages se mêlèrent à ceux des communautés déjà présentes pour donner naissance au judaïsme algérien, profondément séfarade et enraciné sur la terre d'Afrique du Nord.
Aujourd'hui encore, le 9 Av d'Oran, ce sont deux images qui se superposent : d'un côté, la lumière éclatante de l'été algérien, le bleu profond de la Méditerranée, les plages, les cabanons familiaux, les déjeuners sur le sable, les rires des cousins et cette impression que ces journées heureuses ne devaient jamais finir ; de l'autre, le silence inhabituel des familles, le jeûne observé, les mises en garde, les projets reportés, les baignades interdites et cette gravité particulière attachée à une journée marquée du sceau du malheur.
Cette coexistence résume une part de l'histoire du peuple juif : la capacité de goûter au bonheur sans oublier les épreuves, de construire sans effacer la mémoire, de vivre pleinement le présent tout en demeurant fidèle au passé.
Peut-être est-ce là l'une des leçons du 9 Av : se souvenir des tragédies de l'histoire sans jamais renoncer à célébrer la vie, porter la mémoire des destructions sans perdre la confiance dans l'avenir.

