Par Serge Dahan, Président de l'Association Morial

Le film De Gaulle, actuellement à l’affiche, est une œuvre remarquable. Il restitue avec force l’une des périodes les plus décisives de notre histoire : le combat du Général, ses relations complexes avec les Alliés, les rivalités entre les autorités françaises, la renaissance de l'armée française et le long chemin qui conduit à la Libération et au rétablissement de la souveraineté nationale.
Au-delà de sa fidélité historique, le film rappelle avec justesse ce qui fonde une nation : le courage, le sens du devoir, la fidélité à ses convictions et la capacité à consentir au sacrifice pour défendre la liberté, l’indépendance de la France, son identité et les valeurs républicaines. Il montre que, face à l’effondrement de 1940, des femmes et des hommes refusèrent la résignation et choisirent l’intérêt supérieur de la Nation.
Mais, en sortant de la projection, une réflexion s’est imposée à moi. Il manquait à cette fresque une histoire qui me touche directement : celle des Français juifs d’Algérie.
Je ne porte pas sur cette période le regard détaché d’un simple observateur, car elle appartient à l’histoire de nombreuses familles françaises juives d’Algérie. Ceux qui nous ont précédés ont connu l’abrogation du décret Crémieux, la perte de la citoyenneté française, les lois antijuives de Vichy et, pour certains, l’internement au camp de Bedeau. Parmi eux, des militaires d’active ont ensuite repris les armes, combattu pendant la campagne d’Italie, participé à la reconquête de la France et poursuivi les armées allemandes jusqu’à leur défaite.
Ces histoires familiales rejoignent celles de milliers de Français juifs d'Algérie. Elles sont indissociables de l'histoire de la France combattante et constituent l'une des expressions les plus fortes de notre fidélité à la France.
Pourtant, cette page de notre histoire demeure encore trop peu présente dans notre mémoire nationale.
Nombre de Juifs d’Algérie avaient servi sous le drapeau français pendant la Première Guerre mondiale. Certains avaient été blessés ou décorés. Une génération plus tard, d’autres s’engagèrent dans la Résistance, notamment lors de l’opération Torch, au cours de laquelle les réseaux juifs d’Alger jouèrent un rôle déterminant dans le succès du débarquement allié du 8 novembre 1942. Après avoir été rejetés hors de la communauté nationale par Vichy, beaucoup reprirent les armes au sein des armées de la Libération.
En octobre 1940, le régime de Vichy abroge le décret Crémieux. Près de 110 000 Juifs d’Algérie perdent alors la citoyenneté française qui leur avait été accordée collectivement en 1870.
Depuis plusieurs générations, ces hommes et ces femmes fréquentaient l’école française, servaient dans l’armée, travaillaient dans l’administration, l’enseignement, les professions libérales ou le commerce. Ils se considéraient pleinement français. Du jour au lendemain, l'État français leur signifia qu'ils ne l'étaient plus.
Ils sont exclus de la fonction publique, de l’enseignement, de nombreuses professions et de l’armée. Des officiers, des sous-officiers et des réservistes, parfois décorés pendant la Grande Guerre, sont brutalement radiés, des enfants sont chassés des écoles publiques.
La persécution ne s’arrête pas à la déchéance civique et professionnelle. Le régime de Vichy met en place en Afrique du Nord un réseau de camps d’internement et de travail forcé. À Boghari, Colomb-Béchar, Bedeau et dans d’autres camps sont détenus des Français juifs victimes de la législation antisémite, des réfugiés antifascistes et des volontaires étrangers qui s’étaient engagés dans l’armée française.
Tous subissent l'arbitraire, les privations et les humiliations. Le travail est pénible, la nourriture insuffisante et les conditions de vie particulièrement éprouvantes. À Bedeau, des militaires juifs, anciens combattants, sont internés après avoir été privés du droit de continuer à servir leur pays. Dans les familles, le nom de Bedeau porte la mémoire de ceux que la France de Vichy avait exclus, alors même qu’ils avaient porté l'uniforme français.
Le 8 novembre 1942 à Alger, les groupes de résistants dirigés par José Aboulker jouent un rôle décisif dans la réussite de l’opération Torch. Dans la nuit précédant le débarquement, quelques centaines de résistants, parmi lesquels de nombreux jeunes Juifs d’Alger, neutralisent pendant plusieurs heures les principaux centres de commandement et de communication du régime de Vichy. Ils occupent des points stratégiques, désorganisent les autorités locales et facilitent ainsi l’entrée des forces alliées dans la ville.
À Oran, autour de Roger Carcassonne, d’autres réseaux clandestins se sont également organisés en prévision du débarquement. Malgré des conditions différentes et une répression forte, ils participent au même effort de préparation et de résistance.
Cette contribution juive à l’opération Torch est historiquement établie mais demeure insuffisamment connue du grand public. Elle révèle une réalité essentielle : parmi ceux qui préparèrent la libération de l’Afrique du Nord se trouvaient de nombreux Français juifs que Vichy avait privés de leur citoyenneté et exclus de la communauté nationale.
Mais le débarquement allié du 8 novembre 1942 ne met pas immédiatement fin aux discriminations. Sous l’autorité de l’amiral Darlan, puis du général Giraud, l’essentiel de la législation de Vichy demeure en vigueur. Le décret Crémieux n’est pas rétabli. Les Juifs d’Algérie ne retrouvent pas leurs droits civiques et la situation des internés ne se règle que progressivement.
Il faut attendre le 21 octobre 1943 pour que le Comité français de la Libération nationale rétablisse enfin le décret Crémieux. Ce n’est qu’alors que les Juifs d’Algérie recouvrent pleinement leur citoyenneté française.
C'est dans ce contexte que l'engagement militaire de tant de Français juifs d'Algérie prend toute sa signification. Après avoir été privés de leur citoyenneté, exclus de l’armée et, pour certains, internés dans les camps de Vichy, ils reprennent les armes sous le drapeau français. Ceux qui avaient été considérés comme indignes de porter l’uniforme redeviennent soldats. Ceux que l’on avait retranchés de la Nation participent désormais à sa libération.
Ce retour sous les drapeaux n'avait pourtant rien d'évident. Ce choix ne procédait ni de l'oubli ni du pardon ; il reposait sur une distinction essentielle : Vichy n'était pas toute la France.
Dans de nombreuses familles, des hommes ont repris l’uniforme après l’exclusion et l’internement. Militaires d'active, ils rejoignent les forces engagées dans la campagne d'Italie, puis dans la reconquête du territoire national. Ils combattent pour libérer la France et chasser de son territoire l'occupant allemand.
Cette histoire, c’est celle de nombreux Français juifs d’Algérie qui retrouvèrent leur place dans l’Armée d’Afrique après la campagne de Tunisie.
Profondément réorganisée et rééquipée par les Alliés, l’Armée d’Afrique devient l’un des principaux piliers des forces françaises engagées dans la Libération. Elle rassemble des militaires de carrière, des mobilisés d’Afrique du Nord, des volontaires issus des Forces françaises libres et ces Français juifs qui avaient été exclus de l’armée ou privés de leurs droits par Vichy.
Certains avaient déjà servi sous l’uniforme français. D'autres étaient officiers, sous-officiers ou réservistes avant d'être radiés parce qu'ils étaient juifs. Certains avaient également été internés, notamment à Bedeau.
Ils rejoignent les unités de l’Armée d’Afrique qui participent à la campagne d’Italie et qui formeront ensuite l’ossature de la Première Armée française commandée par le général de Lattre de Tassigny. En Italie, les combats sont particulièrement difficiles.
Les troupes françaises participent à la rupture du front allemand et à l’avancée alliée.
Puis vient le débarquement de Provence, en août 1944. Les forces françaises contribuent à la libération de Toulon et de Marseille, remontent la vallée du Rhône, combattent dans les Vosges et en Alsace, participent à la réduction de la poche de Colmar, franchissent le Rhin et poursuivent leur progression en Allemagne.
Une partie des effectifs de l’Armée d’Afrique vient renforcer la 2ᵉ Division blindée du général Leclerc, constituée au sein des Forces françaises libres. Parmi ces renforts figurent des Français juifs d’Algérie qui prennent part, selon leurs affectations, aux opérations de la 2ᵉ DB jusqu’à Strasbourg, puis en Allemagne.
Le parcours des Français juifs d’Algérie s’inscrit pleinement dans cette histoire. Victimes des lois antisémites, privés de leur citoyenneté, exclus de l’armée, parfois internés après avoir porté l’uniforme français, ils deviennent résistants puis soldats de la Libération. Leur engagement illustre une fidélité à la France, celle de la République, de la liberté et de l’égalité des droits.
Le film De Gaulle ne se contente pas de retracer un moment majeur de notre histoire. Il ravive le sens de l'engagement, le devoir de défendre la liberté, la République et la Nation lorsqu'elles sont menacées. C'est précisément parce qu'il fait renaître cet esprit de résistance et de patriotisme qu'il m'impose le devoir de rappeler l'engagement de ces Français juifs d'Algérie qui, après avoir été exclus de la communauté nationale par le régime de Vichy, choisirent pourtant de reprendre les armes pour libérer la France. Sans avoir vocation à embrasser tous les destins de la Libération, ce film m'a aussi donné l'occasion de faire revivre une page de notre histoire qui demeure encore trop souvent dans l'ombre.
Pour ceux dont les pères ont connu les lois antijuives, la perte de la citoyenneté, l’internement à Bedeau, puis le retour sous l’uniforme, la campagne d’Italie et la reconquête de la France, cette mémoire ne peut rester abstraite. Elle est faite de visages, d’épreuves et de choix. Elle est aussi celle d’une fidélité que l’injustice n’a pas réussi à détruire.
Les Français juifs d’Algérie appartiennent pleinement à cette histoire. Leur parcours rappelle que ceux que Vichy avait exclus de la communauté nationale contribuèrent ensuite à rendre à la France sa liberté.
À l’heure où le film De Gaulle nous invite à redécouvrir cette période fondatrice, il est juste de rendre leur place à ces femmes et à ces hommes qui furent successivement victimes des lois antisémites, acteurs de la Résistance lors du débarquement allié et combattants des armées de la Libération.
Leur histoire ne demande ni privilège ni traitement particulier. Elle demande simplement à être connue, transmise et reconnue pour ce qu’elle est : une page à part entière de l’histoire des Juifs d’Algérie et de l’histoire de France.
Chers amis de Morial, cette tribune est la dernière que je publierai avant la pause estivale. Depuis plusieurs mois, j'ai eu le plaisir de partager avec vous des pages de notre histoire, de notre mémoire et de notre patrimoine. Merci à toutes celles et à tous ceux qui les ont lues, commentées, enrichies de leurs témoignages, de leurs documents ou de leurs souvenirs. C'est grâce à cette mémoire partagée que notre histoire continue de vivre et de se transmettre.
Je vous souhaite à toutes et à tous un très bel été. Qu'il soit un temps de repos, de sérénité, de lectures enrichissantes, de découvertes, de moments heureux en famille ou entre amis, et de toutes ces joies simples qui permettent de se retrouver.
Je vous donne rendez-vous à la rentrée pour poursuivre ensemble ce travail de transmission, parce que notre mémoire n'a de sens que si elle est connue, partagée et transmise.
Bel été à chacune et à chacun.
Serge Dahan

